Lionel Suchet, directeur du Cnes à Toulouse :  La filière  régionale s’est organisée rapidement pour passer la crise

Lionel Suchet, directeur du Cnes de Toulouse. Crédit CNES / C.Peus-2020
Rover Mars 2020, mission d'exploration de la planète Mars développée par le centre JPL de la NASA. Crédits. NASA/JPL Caltech-2017

L’activité n’a jamais cessé sur le site toulousain du Cnes, l’Agence spatiale française de l’espace, la tour de contrôle de la filière. La plupart des 3000 salariés du campus toulousain se sont mis en télétravail suite au confinement. Seule une centaine assure sur le site, le pilotage des opérations de contrôle des satellites. La machine  a continué à fonctionner à l’instar des entreprises régionales.

 

« Dans la filière spatiale, les projets s’étalent sur de longue durée avec des phases d’études, de calcul qui se prêtent relativement bien au télétravail même si le rendement n’est pas tout à fait identique » relate Lionel Suchet, directeur du CST, le Centre spatial de Toulouse du Cnes. Le confinement a d’abord impacté la production dans l’industrie et la supply chain. La reprise du travail s’effectue progressivement chez Airbus Defence & Space, chez Thales Alenia Space » Quel sera l’impact sur les projets ? A priori la filière ne devrait pas trop souffrir avec des reports de programmes à prévoir mais elle ne sortira pas indemne.

Les difficultés de déplacement à l’étranger vont modifier fortement les habitudes et les modalités du travail dans cette filière tournée vers l’international. « Nos équipes travaillent régulièrement avec soixante-dix pays différents contre à peine une dizaine il y a une vingtaine d’années. De nombreux pays souhaitent accéder à l’espace. La crise sanitaire va contraindre nos équipes à limiter les déplacements aux seules opérations  techniques indispensables » ajoute Lionel Suchet. Mais ces coopérations qui ont des retombées concrètes sur l’activité locale vont se poursuivre.

 

Un bulletin de santé hebdomadaire pour agir vite

Le Cnes a rapidement mis en place un Observatoire d’économie spatiale avec les principaux décideurs chez les acteurs majeurs de la filière spatiale, les ETI, les PME, des start-up, des laboratoires qui partagent ainsi de l’information. Toutes les semaines un bulletin de l’état de santé de la filière spatiale est publié, envoyé à tous ces acteurs, aux pouvoirs publics, à la Banque de France. « On a besoin de cette visibilité de l’écosystème, vitale pour réagir vite si par exemple une entreprise a un problème de trésorerie, s’il est nécessaire de mettre en oeuvre plus rapidement des contrats, des projets» souligne Lionel Suchet. Cet Observatoire sera prolongé au moins pendant plusieurs mois. Du côté de Kourou, le pas de tir reprendra ses tirs en juillet. L’arrêt des opérations a conduit notamment à reporter le lancement du satellite Taranis prévu en juin par le lanceur Vega. Développé à 100% par le Cnes,  Taranis sera le premier système spatial à observer les halos lumineux très brefs qui apparaissent au-dessus des nuages lorsque la foudre frappe. Il intègre 15 instruments pour analyser ces événements. D’autres lancements sont concernés par des reports dont les satellites militaires, CSO-2, dobservation à très haute résolution et Syracuse IV, de télécommunications sécurisées.

Soutien à l’innovation

Les actions prévues pour soutenir l’innovation sont maintenues comme Connect by Cnes, le hackathon ActInSpace 2020 reporté les 13 et 14 novembre 2020. Le Challenge Innovation Copernicus en partenariat avec Aerospace Valle est maintenu. Il récompense les start-up et les PME  qui créent de nouveaux produits et services basés sur la donnée spatiale en ciblant l’agriculture ou l’environnement, l’eau et les collectivités. Une dotation de 50 K€ est donnée avec lobjectif de développer un démonstrateur à partir du projet dans les six mois.

Le Commandement de l’espace sur le campus du Cnes

 

L’installation du CDE, le Commandement de l’espace au Cnes se poursuit sans retard. En février dernier, Florence Parly, la ministre des Armées s’était rendu sur place en précisant son déroulement. Une vingtaine de militaires sont déjà sur site. A terme entre 300 et 500 à l’horizon 2025 seront présents  à Toulouse. Abrité au départ dans un local provisoire, ce personnel sera logé dans un bâtiment définitif. « L’idée c’est de favoriser les synergies entre nos équipes et celles des armées, de la DGA  sur un même lieu». C’est le CDE qui est chargé de la mise en oeuvre de la politique spatiale militaire de la France et le Cnes, le maître d’ouvrage des satellites et des segments sols, très largement réalisés par l’industrie spatiale toulousaine depuis une quarantaine d’années. Une coopération qui n’est pas près de s’arrêter car l’espace est devenu un nouveau champ des affrontements stratégiques et de la guerre technologique. Le gouvernement a engagé  le renouvellement de tous les moyens spatiaux prévus par la loi de programmation militaire avec un budget de 3,5 milliards d’euros. Ces programmes concernent à la fois l’observation, les télécommunications avec la suite de Syracuse et l’écoute électronique. Le 1er jalon est opérationnel depuis la mise en orbite fin 2018 du satellite CSO-1 dédié à l’observation avec des images à très haute résolution. Le lancement d’un second exemplaire, CSO-2 a été décalé suite au Covid-19, CSO-3 complétera la constellation. Trois satellites d'écoute électromagnétique CERES sont en cours de développement. Ils viendront renforcer la capacité de détection des systèmes radars, la localisation et l'écoute des systèmes de télécommunications adverses. Difficile d’imaginer stopper ces programmes.

La résilience du spatial face à cette crise sanitaire s’explique par des enjeux de souveraineté dont la défense mais aussi l’environnement. « L’outil spatial est vital dans nos sociétés et pour la préservation de la planète. Le plan de relance économique que le gouvernement prépare devra inclure le spatial » conclu Lionel Suchet.

 

 

Mars 2000 en juillet 2020

La NASA en a fait un projet prioritaire. Le lancement de la mission Mars 2020 est prévu le 17 juillet 2020. Le nouveau rover « Perseverance » embarquera SuperCam, la caméra laser développée à Toulouse qui servira à l’analyse des roches de la planète rouge. Mais sur le sol martien, le rover Curiosity poursuit  sa mission ininterrompue depuis le 6 août 2012. Une dizaine d’ingénieurs du Cnes à Toulouse au sein du Fimoc, pilote tous les jours la caméra ChemCam en alternance avec une équipe américaine. Ils tirent au laser, subliment des roches tout en étant confinés ! Depuis leur domicile, des ingénieurs et chercheurs du Cnes programment le sismomètre SEIS embarqué sur latterrisseur InSight de la NASA à l’écoute de Mars. Il a déjà détecté les premiers tremblements de Mars.Toujours à distance, les ingénieurs du Cnes saffairent au développement dExoMars, la mission de lAgence spatiale européenne. Le lancement est prévu en 2022.