Occitanie : la Région engage 145 millions d’euros pour renforcer sa souveraineté alimentaire

Face à la fragilité des revenus agricoles, aux aléas climatiques et sanitaires et au manque d’outils de transformation sur son territoire, la Région Occitanie adopte un Pacte pour la souveraineté alimentaire. Dotée de 145 millions d’euros sur la période 2026-2030, cette nouvelle feuille de route vise à produire davantage, transformer localement et mieux rémunérer les agriculteurs.

Première région française en nombre d’exploitations, l’Occitanie veut désormais produire davantage, transformer localement et créer plus de valeur ajoutée sur ses territoires. (Photo Pixabay)

Première région française en nombre d’exploitations, l’Occitanie veut désormais produire davantage, transformer localement et créer plus de valeur ajoutée sur ses territoires. (Photo Pixabay)

La région Occitanie veut franchir une nouvelle étape dans sa politique agricole. Réunis en Assemblée plénière le 4 juin 2026, les élus régionaux ont adopté le Pacte régional pour la souveraineté alimentaire – Produire pour nourrir sainement, présenté comme une réponse de long terme aux fragilités qui traversent les filières agricoles et alimentaires du territoire. Doté de 145 millions d’euros entre 2026 et 2030, ce pacte entend consolider la capacité de l’Occitanie à produire, transformer et distribuer une alimentation locale, tout en sécurisant les revenus des exploitants.

Première région française en nombre d’exploitations, l’Occitanie dispose d’une grande diversité de productions, portée par des territoires contrastés entre mer, montagne et plaine. Cette richesse ne suffit pourtant pas à protéger les agriculteurs. Les crises climatiques, sanitaires et économiques se succèdent, tandis que les revenus agricoles demeurent parmi les plus faibles de France. Le constat posé par la Région est clair : pour garantir une véritable souveraineté alimentaire, il ne suffit plus de produire. Il faut aussi créer davantage de valeur ajoutée sur place, renforcer les filières et offrir des débouchés plus sécurisés aux productions régionales.

Dans l’édito du dossier de presse, Carole Delga, présidente de la Région Occitanie et présidente de Régions de France, défend une ligne qui veut concilier performance économique et transition écologique. « Je crois à une agriculture qui produit, qui innove et qui permet de vivre dignement de son travail », affirme-t-elle. Elle insiste également sur la nécessité de dépasser les réponses d’urgence pour bâtir un cap durable : « La souveraineté alimentaire ne peut pas être un slogan. »

Des revenus agricoles deux fois inférieurs à la moyenne nationale

Le Pacte intervient dans un contexte de forte tension pour les professionnels agricoles. Selon les données mises en avant par la Région, les revenus agricoles en Occitanie atteignent 13 200 euros par an, contre 29 410 euros en moyenne nationale, soit un niveau près de deux fois inférieur. Les exploitations régionales sont aussi souvent plus petites et familiales, avec une surface agricole utile moyenne de 48,6 hectares, contre 64,5 hectares en France.

À cette fragilité économique s’ajoute une baisse de certaines productions. La Région souligne notamment une diminution de 17 % de la production céréalière en comparant la moyenne 2010-2020 à celle de 2021-2025, soit une perte de plus de 800 000 tonnes. Parallèlement, une part importante des productions quitte encore le territoire sous forme brute, avec plus de 350 millions d’euros de céréales brutes exportées et plus de 300 millions d’euros de bovins exportés.

Cette situation nourrit l’un des grands enjeux du pacte : mieux transformer localement. La Région pointe un manque d’outils de transformation structurants maîtrisés par des acteurs régionaux. Une partie de la matière première produite en Occitanie est ainsi transformée dans des régions voisines disposant d’un tissu agroalimentaire plus puissant. Pour l’exécutif régional, cette dépendance limite la création d’emplois locaux, affaiblit les marges des producteurs et réduit la capacité de l’Occitanie à maîtriser sa chaîne alimentaire.

Dix ans de crises climatiques et sanitaires

Le Pacte régional s’inscrit aussi dans une décennie marquée par des événements climatiques et sanitaires à répétition. Le dossier de presse rappelle les inondations dans l’Aude en 2018, la tempête Gloria en 2020 dans l’Aude et les Pyrénées-Orientales, le gel massif sur la viticulture en 2021 dans plusieurs départements, les épisodes de sécheresse en 2019 et 2023, les orages et tempêtes en Tarn-et-Garonne en 2023 ou encore le gel tardif dans le Lot, le Gers et le Tarn en 2024.

Les filières animales ont également été frappées par plusieurs épizooties, dont la grippe aviaire en 2016-2017 puis entre 2020 et 2022, la fièvre catarrhale ovine et la maladie hémorragique épizootique à partir de 2023, ainsi que la dermatose nodulaire contagieuse en 2025-2026. Cette dernière a touché cinq départements d’Occitanie : l’Ariège, l’Aude, la Haute-Garonne, les Hautes-Pyrénées et les Pyrénées-Orientales.

Face à ces crises, la Région met en avant plusieurs outils déjà mobilisés : avances remboursables lors des épisodes de gel et de grêle, compléments aux aides d’urgence de l’État, ouverture de la garantie Foster aux aléas climatiques et aux épizooties, aide d’urgence de 800 000 euros pour la MHE, aide exceptionnelle de trésorerie de 17 millions d’euros ou encore plan de modernisation des bâtiments agricoles pour l’adaptation aux normes de biosécurité dans le cadre de la grippe aviaire. À la suite des incendies dans l’Aude, 10 millions d’euros d’aides d’urgence ont également été mobilisés pour les viticulteurs et agriculteurs sinistrés.

La dermatose nodulaire contagieuse comme révélateur des fragilités

L’épisode de dermatose nodulaire contagieuse a particulièrement marqué le monde agricole régional. La Région indique avoir interpellé le Gouvernement pour que les agriculteurs soient associés à la mise en œuvre du protocole sanitaire. Carole Delga a également adressé une lettre ouverte au Premier ministre pour demander l’ouverture d’un dialogue avec la profession. Lors d’une réunion organisée à Toulouse le 15 décembre avec la ministre de l’Agriculture et les représentants agricoles, la Région a soutenu la création d’un comité scientifique réunissant professionnels et chercheurs.

Pour répondre à cette crise, la collectivité a activé une aide d’urgence au repeuplement des cheptels de 300 000 euros, mobilisé la garantie d’emprunt FOSTER et interpellé le système bancaire autour de la mise en place de prêts à taux zéro. Dans son édito, Carole Delga estime que les agriculteurs ne peuvent plus être placés dans une situation où ils doivent « encaisser crise après crise » sans garanties suffisantes.

Un pacte construit avec les professionnels et les citoyens

La dynamique du Pacte a été lancée à l’occasion du Salon International de l’Agriculture 2025, avec un premier échange avec la profession agricole sur la nécessité de renforcer la souveraineté agricole régionale. Une concertation a ensuite été engagée en mai 2025 avec les syndicats agricoles des départements d’Occitanie, avant plusieurs mois d’échanges avec les professionnels.

Un appel à contributions a été ouvert durant l’hiver et le printemps 2026 auprès des acteurs concernés et des citoyens. Les axes et premières mesures ont été présentés lors du Salon de l’Agriculture, avant l’adoption officielle du Pacte le 4 juin 2026. Cette méthode s’inscrit dans la continuité des concertations conduites par la Région depuis dix ans, dans le domaine ferroviaire, alimentaire ou éducatif.

Cinq axes pour structurer la souveraineté alimentaire régionale

Le Pacte régional pour la souveraineté alimentaire repose sur cinq grands axes. Le premier vise à produire pour plus de revenus agricoles et plus d’autonomie alimentaire. Il prévoit notamment d’encourager la polyculture-élevage afin de diversifier les revenus, de sécuriser les apports en eau dans une gestion durable, de renforcer l’impact de la Foncière agricole régionale, d’élargir à l’ensemble de l’Occitanie le Fonds Avance Cheptel et d’accompagner les agriculteurs dans leurs transformations via le Contrat d’Agriculture Durable.

La Région entend aussi mettre en place des contrats d’objectifs de production avec les filières pour mieux organiser la production, soutenir les initiatives locales de relocalisation et développer une filière d’engraissement des bovins viande afin de conserver davantage de valeur ajoutée sur le territoire. Les productions jugées déficitaires, comme les œufs, la volaille ou le porc, ainsi que les filières prioritaires comme le lait, doivent faire l’objet d’un accompagnement renforcé.

Le deuxième axe porte sur la transformation et la création d’emplois locaux. Il s’agit de renforcer le soutien aux entreprises agroalimentaires, d’accompagner les projets de filières portés par les coopératives, de moderniser les outils de proximité, notamment dans l’abattage et la collecte, et de développer des outils adaptés à la restauration collective. La Région veut également accélérer l’activité agroalimentaire au sein des exploitations agricoles afin que les producteurs captent une part plus importante de la valeur.

Le troisième axe concerne les débouchés. Le Pacte prévoit de renforcer l’approvisionnement local dans la restauration collective, notamment à travers le développement d’Occit’Alim, tout en mobilisant le programme « Lait et Fruits à l’École ». La Région souhaite aussi rééquilibrer le rapport de force entre commerce et agriculteurs en travaillant avec la grande distribution pour une meilleure répartition des revenus, tout en poursuivant le développement de la marque Occitanie – Sud de France.

Le quatrième axe entend mieux faire reconnaître les spécificités agricoles de l’Occitanie dans les politiques nationale et européenne. La Région juge la proposition de nouvelle PAC 2028-2034 insatisfaisante sur le plan budgétaire, tout en estimant qu’elle peut permettre une meilleure prise en compte du revenu et des contraintes naturelles. L’exécutif régional demande la pérennisation de la régionalisation des aides à l’investissement et à l’installation, une hausse des moyens dédiés, des fonds pour développer les filières à l’échelle régionale et une meilleure compensation des aléas économiques, climatiques et sanitaires.

Le cinquième axe porte enfin sur la construction collective du Pacte, dans une logique de concertation associant professionnels, territoires et citoyens.

16 millions d’euros mobilisés dès 2026

Dès 2026, la Région annonce la mobilisation de 16 millions d’euros pour déployer les premières mesures du Pacte sur le territoire. Cette enveloppe doit notamment permettre d’augmenter les aides aux investissements des exploitations agricoles afin de répondre aux enjeux de compétitivité et de modernisation.

Un dispositif plus incitatif sera également mis en œuvre pour les industries agroalimentaires qui s’engagent à structurer les filières localement. La Région prévoit aussi la signature de contrats d’objectifs avec les grandes filières présentes en Occitanie, sur le modèle des contrats de filières animale et viticole. En contrepartie d’engagements en matière de production, la collectivité prévoit d’investir les moyens nécessaires pour permettre aux filières d’atteindre leurs objectifs.

Les initiatives collectives souhaitant développer une filière territoriale, une production, des outils de transformation ou de commercialisation collectifs bénéficieront d’un soutien accru. La Région cite notamment des démarches comme Pic Steak ou La Brique rose, qui visent à ancrer davantage de valeur ajoutée dans les territoires. Elle s’engage également à financer l’ensemble des projets hydrauliques instruits en 2026, dans un contexte de hausse des demandes individuelles et collectives.

La Foncière agricole d’Occitanie change d’échelle

Parmi les outils structurants mis en avant figure la Foncière agricole d’Occitanie, présentée comme la première du genre en France. Créée pour faciliter l’installation de jeunes agriculteurs, elle achète des terres à leur place, leur permettant de concentrer d’abord leurs investissements sur le matériel, les bâtiments ou le cheptel, avant de racheter progressivement le foncier.

En près de trois ans, cette Foncière a acquis 620 hectares pour le compte de 26 agriculteurs, représentant 2,7 millions d’euros d’investissement à l’échelle de l’Occitanie. Les portages concernent principalement l’élevage, la viticulture et les grandes cultures.

En 2026, l’outil change de dimension. Après une augmentation de capital, la Foncière dispose désormais de plus de 11 millions d’euros pour acheter des terres. La Région, via sa société d’économie mixte régionale ARAC, et les actionnaires de la Foncière financeront les investissements fonciers à hauteur de 1,2 million d’euros, avec des taux avantageux. Une société citoyenne doit également permettre aux habitants d’investir directement pour soutenir des installations agricoles durables. L’objectif affiché est d’atteindre 3,5 millions d’euros d’investissement par an d’ici 2030.

Le dossier cite l’exemple de Loïc Fontes, jeune agriculteur de 29 ans, engagé dans la reprise d’une exploitation de polyculture-élevage de 100 hectares dans l’Aude. Le projet nécessitait un investissement global de 500 000 euros. La Foncière agricole d’Occitanie a acquis 59 hectares pour 146 859 euros, avec un portage sur huit ans, afin de sécuriser le financement bancaire et la viabilité de l’installation. Le dispositif lui permet de rembourser ses emprunts liés au matériel et au cheptel avant de racheter le foncier au prix initial, moyennant un loyer et des frais de portage de 49 000 euros sur la période.

L’eau, autre pilier de la souveraineté alimentaire

La souveraineté alimentaire passe aussi par la sécurisation de la ressource en eau. Depuis 2016, la Région indique avoir mobilisé 450 millions d’euros pour la gestion de l’eau, avec un effet levier estimé à 1 milliard d’euros. Cette politique s’inscrit dans un contexte de sécheresses récurrentes et de forte croissance démographique.

Parmi les principales avancées, la Région met en avant la création d’un service public régional de l’eau, comprenant un Réseau Hydraulique Régional couvrant l’ensemble du territoire depuis le transfert, le 1er janvier, des concessions Neste Rivières de Gascogne auparavant gérées par l’État. Cette organisation repose sur les deux opérateurs régionaux de l’eau : BRL à l’est et Rives & Eaux du Sud-Ouest à l’ouest.

L’Occitanie revendique aussi la création du réseau d’irrigation Aqua Domitia, présenté comme unique en Europe. Alimentant en eau potable plus d’1,5 million de personnes, ce réseau permet de sécuriser les ressources des territoires situés entre Montpellier et Narbonne tout en réduisant les prélèvements dans les nappes phréatiques et les fleuves. La Région a mobilisé 110 millions d’euros pour sa réalisation et demande désormais l’inclusion de son extension dans les grands projets hydrauliques à accélérer.

La Région a également voté un plan de Résilience Eau et soutient les projets de réutilisation des eaux usées traitées à Argelès-sur-Mer et Saint-Cyprien, dans les Pyrénées-Orientales, pour un volume de plus de 2 millions de mètres cubes réutilisés par an, avec une aide de 600 000 euros.

Près de 400 projets hydrauliques agricoles accompagnés depuis 2016

Dans le domaine agricole, la Région indique avoir accompagné près de 400 projets d’amélioration et de modernisation des réseaux d’irrigation et des ouvrages hydrauliques depuis 2016, pour plus de 220 millions d’euros, dont 110 millions d’euros de fonds FEADER. Elle a aussi créé une mission spécifique pour accompagner les structures de gestion de l’irrigation agricole dans les Pyrénées-Orientales et faciliter la réalisation des projets qu’elles portent.

Une enveloppe d’urgence de 1 million d’euros a par ailleurs été créée en 2023 pour soutenir le monde agricole et les collectivités face à la sécheresse, notamment pour l’achat de camions-citernes, de citernes, de tonnes à eau ou de moyens d’abreuvement des troupeaux.

Carole Delga plaide depuis plusieurs années pour la reconnaissance d’un statut particulier de l’Occitanie face au changement climatique. Après l’Appel de Bages lancé en novembre 2024, puis une rencontre avec le président de la République à Toulouse, la reconnaissance de l’Occitanie comme territoire expérimental doit permettre d’accélérer certains projets hydrauliques. Le préfet de région doit présenter d’ici la fin de l’été 2026 un plan destiné à faciliter les autorisations administratives de ces projets.

Un pacte agricole au croisement de l’économie, de l’écologie et de la santé publique

Avec ce Pacte pour la souveraineté alimentaire, la Région Occitanie entend répondre simultanément à plusieurs enjeux : renforcer l’indépendance alimentaire, préserver la capacité de production, développer la transformation locale, mieux rémunérer les agriculteurs et favoriser une alimentation plus saine. Le cap fixé dépasse la seule politique agricole. Il touche à l’aménagement du territoire, à la gestion de l’eau, au renouvellement des générations, à l’industrie agroalimentaire, à l’emploi local et à la capacité des filières à résister aux crises.

Pour Carole Delga, ce pacte doit participer à un projet agricole plus large, à l’échelle nationale et européenne. La présidente de Région appelle l’État et l’Europe à prendre leurs responsabilités, notamment à travers une PAC capable de garantir des revenus et de protéger les producteurs face aux distorsions de concurrence. En Occitanie, la collectivité veut désormais faire de la souveraineté alimentaire un levier concret de résilience, au service des agriculteurs, des filières et des habitants.

A lire aussi