Tourisme : Murmuration mesure le seuil écologique à ne pas franchir

Fondée en 2019, la deeptech française Murmuration accélère le déploiement de son indicateur ECCT en France et en Espagne. Grâce aux données satellitaires et à l’intelligence artificielle, cette solution évalue la capacité d’un territoire à absorber la fréquentation touristique sans compromettre durablement ses ressources naturelles. Déjà adopté par une dizaine de clients européens, l’outil entend replacer les limites environnementales au cœur des décisions d’investissement, de promotion et de gestion des flux.

Déjà utilisée par une dizaine de clients européens, la solution de Murmuration se déploie désormais plus largement en France et en Espagne. (Photo Murmuration)

Déjà utilisée par une dizaine de clients européens, la solution de Murmuration se déploie désormais plus largement en France et en Espagne. (Photo Murmuration)

Le nombre de visiteurs, les nuitées, les recettes ou encore les taux d’occupation ont longtemps constitué les principaux marqueurs de la réussite touristique. Ces données économiques ne suffisent pourtant plus à traduire la situation réelle d’une destination. Derrière la fréquentation se trouvent des ressources en eau parfois limitées, une biodiversité fragile, une végétation exposée, une qualité de l’air à préserver et des habitants avec lesquels l’activité touristique doit continuer à cohabiter.

Lorsque ces équilibres se dégradent, l’attractivité peut devenir une menace pour le territoire qui l’a construite. Le cas de Maya Bay, en Thaïlande, en a livré une illustration : popularisé par le film La Plage, le site a dû être fermé afin de permettre à son écosystème de se régénérer après une fréquentation massive.

C’est pour aider les décideurs à identifier ce point de bascule que Murmuration a développé l’Environmental Carrying Capacity for Tourism, ou ECCT. Cet indicateur composite mesure la marge environnementale dont dispose encore une destination avant d’atteindre un seuil critique, susceptible d’entraîner des dégradations difficilement réversibles.

Arrivée à maturité et déjà utilisée par une dizaine de clients en Europe, la solution fait aujourd’hui l’objet d’un développement renforcé en France et en Espagne. Deux marchés touristiques majeurs, mais aussi deux pays confrontés à l’intensification des flux, à la pression exercée sur leurs ressources et aux conséquences croissantes du changement climatique.

Cinq dimensions pour apprécier la capacité d’accueil réelle

L’ECCT s’appuie sur les travaux scientifiques consacrés aux limites planétaires et aux points de bascule écologiques. Son fonctionnement repose sur cinq dimensions, réparties entre deux branches méthodologiques complémentaires.

La première étudie l’état écologique du territoire à travers la qualité de l’air, la disponibilité de la ressource en eau, la santé de la végétation et la biodiversité. Chaque composante est associée à un seuil critique et à un coefficient d’aggravation. L’analyse tient également compte de la nature des paysages observés : un littoral, une zone de montagne, un espace urbain très fréquenté ou une réserve naturelle ne présentent ni la même vulnérabilité ni la même capacité de résistance.

La seconde branche mesure la pression touristique. Elle croise les données de fréquentation avec la densité de la population résidente afin d’évaluer l’intensité réellement supportée par le territoire. L’objectif consiste ainsi à dépasser le simple comptage des visiteurs pour apprécier leurs effets sur un espace donné, selon sa superficie, ses caractéristiques et ses ressources.

« Il ne s’agit pas d’un outil de communication durable, mais d’un instrument d’arbitrage », précise Murmuration dans son communiqué. L’ECCT s’adresse notamment aux parcs naturels, espaces protégés, sites classés par l’Unesco, comités régionaux ou départementaux du tourisme, ministères et organismes chargés de la gestion des destinations.

Une aide à la décision, du site touristique à l’échelle nationale

Grâce à cette lecture territorialisée, les gestionnaires peuvent identifier les zones les plus vulnérables avant qu’une situation de rupture ne les contraigne à adopter des restrictions tardives. La surfréquentation ne détériore pas uniquement les milieux naturels : elle peut également affaiblir l’adhésion des habitants, dégrader l’image d’une destination et rendre plus complexes les relations entre activité économique, préservation du cadre de vie et protection des paysages.

L’indicateur doit permettre d’orienter les investissements touristiques entre plusieurs communes, d’adapter les campagnes de promotion aux capacités réelles des territoires ou encore de mieux répartir les visiteurs. Il peut aussi accompagner la gestion des flux à l’échelle d’un site, d’une région ou d’un pays.

Murmuration positionne également son outil sur les enjeux de conformité liés à la CSRD et à la CS3D, notamment auprès des agences touristiques et des groupes hôteliers. L’ECCT peut être mobilisé dans le cadre d’une due diligence environnementale, avant une acquisition ou un financement, mais aussi pour documenter le suivi exigé par une reconnaissance de l’Unesco ou l’obtention d’un label.

Sa dimension comparative constitue un autre volet de la solution. Plusieurs zones d’une même destination peuvent être étudiées simultanément, tandis qu’un territoire peut situer ses résultats par rapport à ceux d’autres espaces. Cette approche doit favoriser une politique d’attractivité davantage différenciée, fondée sur les vulnérabilités locales plutôt que sur une augmentation uniforme de la fréquentation.

Les données spatiales appliquées aux enjeux du tourisme

La technologie de Murmuration se situe au croisement de l’observation de la Terre, de l’intelligence artificielle et de l’analyse environnementale. Ses algorithmes agrègent des données satellitaires, des images optiques, des relevés climatiques, des informations radar, des observations de terrain et des mesures issues de capteurs installés sur les sites.

La diversité de ces sources permet d’adapter les indicateurs aux particularités de chaque territoire et de suivre leur évolution. Les résultats peuvent être restitués sous différentes formes, notamment à travers des cartographies, des représentations comparatives et des tableaux de bord consacrés à la biodiversité, à l’eau, à la végétation, à l’air ou à la pression touristique.

Au-delà de l’ECCT, l’entreprise travaille sur un outil destiné à simuler la résilience des activités touristiques face au changement climatique, en intégrant une analyse des conséquences économiques. Elle développe également des observatoires climatiques et environnementaux à destination des acteurs du secteur.

Une stratégie renforcée en France et en Espagne

Le déploiement prioritaire en France et en Espagne répond à la situation particulière de ces deux pays. Leur poids dans le tourisme européen s’accompagne d’une forte dépendance économique de certains territoires, tandis que la raréfaction de l’eau, les épisodes de chaleur, les incendies, l’érosion des littoraux ou l’affaiblissement de certains écosystèmes modifient progressivement les conditions d’accueil.

Murmuration s’appuie notamment sur sa filiale de Barcelone pour développer le marché espagnol. Depuis 2025, l’entreprise compte deux implantations internationales, situées à Malte et Barcelone. Elle est dirigée par Tarek Habib et Cathy Sahuc, avec une organisation associant compétences technologiques et scientifiques, développement commercial, structuration opérationnelle et pilotage financier.

Créée à partir d’un constat sur le manque de données environnementales directement exploitables par les professionnels du tourisme, la société entend intervenir avant que les dommages ne rendent les décisions plus coûteuses et socialement sensibles. Son ambition consiste désormais à imposer l’ECCT comme une référence internationale de la capacité de charge environnementale appliquée au secteur.

« L’avenir des destinations ne dépendra pas seulement de leur capacité à attirer, mais de leur capacité à savoir jusqu’où elles peuvent aller sans se perdre », résume Murmuration. Une équation qui transforme la préservation des territoires en condition même de leur attractivité future.

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