Accidents du travail en Occitanie : chez Sieba, la prévention devient un levier industriel

À l’occasion de la Journée mondiale de la santé et de la sécurité au travail, la Dreets Occitanie et la Carsat Midi-Pyrénées ont organisé, mardi 28 avril 2026, une visite de terrain au sein de l’entreprise Sieba, à Merville, en Haute-Garonne. Dans cette PME industrielle familiale spécialisée dans la fabrication de poteaux en béton armé, la prévention des risques professionnels s’est imposée comme un chantier stratégique, à la fois social, technique et économique.

De gauche à droite : Marie-Nadine Roux, directrice générale de Sieba, Joëlle Traniello, directrice de la Carsat Midi-Pyrénées et Julien Tognola, directeur régional de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités en Occitanie. (Photo Maël Paillart)

De gauche à droite : Marie-Nadine Roux, directrice générale de Sieba, Joëlle Traniello, directrice de la Carsat Midi-Pyrénées et Julien Tognola, directeur régional de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités en Occitanie. (Photo Maël Paillart)

Derrière les équipements, les process et les plans de prévention, les chiffres rappellent l’urgence du sujet. En Occitanie, les accidents du travail restent à un niveau élevé. Selon les données présentées lors de cette rencontre, la région enregistre 48 634 accidents du travail avec arrêt en 2024, hors secteur agricole, soit plus de 900 accidents par semaine. À cela s’ajoutent 83 accidents mortels, soit près de deux décès par semaine. Les éléments partagés lors de la visite évoquent également 270 accidents graves par an sur le territoire régional.

Si le nombre global d’accidents du travail tend à diminuer depuis plusieurs années, les accidents graves et mortels connaissent, eux, une évolution plus préoccupante. C’est précisément ce paradoxe qui motive l’action conjointe des pouvoirs publics, des organismes de prévention et des entreprises. Pour la Dreets Occitanie comme pour la Carsat Midi-Pyrénées, l’enjeu n’est plus seulement de rappeler les obligations réglementaires, mais de montrer que des solutions concrètes existent, y compris dans les PME industrielles.

« La prévention, c’est l’affaire de tous, et c’est à la portée de toutes les entreprises », a rappelé Julien Tognola, directeur régional de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités en Occitanie. Le choix de Sieba, entreprise d’une trentaine de salariés installée à Merville, n’est donc pas anodin. Il illustre une démarche de terrain, progressive, construite sur plusieurs années, dans une activité où les contraintes physiques, le bruit, les vibrations, les manutentions et les risques liés aux machines sont très présents.

Transports, construction, santé : des secteurs particulièrement exposés

Tous les secteurs ne sont pas confrontés au même niveau de risque. Les activités de transport et d’entreposage, la construction, ainsi que la santé humaine et l’action sociale figurent parmi les secteurs les plus exposés aux accidents du travail et aux maladies professionnelles. L’industrie, sans être systématiquement classée parmi les activités les plus accidentogènes, reste fortement concernée par ces enjeux, notamment lorsque les métiers reposent sur des gestes répétitifs, des charges lourdes, des équipements techniques ou des environnements de production bruyants.

Face à ces situations, les pouvoirs publics déploient plusieurs leviers. L’inspection du travail intervient d’abord dans une logique de contrôle, avec environ 20 000 interventions réalisées chaque année dans les entreprises d’Occitanie. Une part importante de ces interventions concerne la santé et la sécurité au travail. Lorsque des situations dangereuses sont constatées, l’objectif est de les faire cesser. Dans certains cas, des sanctions peuvent être prises. Mais le second volet, mis en avant lors de cette journée, concerne la prévention.

Le Plan régional santé au travail rassemble ainsi les acteurs institutionnels, les partenaires sociaux, les services de prévention et de santé au travail, la Carsat et les organismes spécialisés. Il propose aux entreprises, notamment aux PME, des outils pratiques pour évaluer les risques, sensibiliser les salariés et structurer une politique de prévention. Les mesures recommandées reposent généralement sur trois axes complémentaires : les investissements techniques, l’organisation du travail et la formation des salariés, en particulier lors de leur prise de poste.

La CARSAT Midi-Pyrénées, du conseil au financement

Dans ce dispositif, la Carsat Midi-Pyrénées joue un rôle central. Sa mission ne se limite pas à l’analyse statistique des accidents du travail ou à la tarification des cotisations. Elle accompagne les entreprises dans l’amélioration des conditions de travail, avec une équipe dédiée à la prévention des risques professionnels. Joëlle Traniello, directrice de la Carsat Midi-Pyrénées, a rappelé que 55 personnes sont mobilisées sur ces sujets, entre ingénieurs-conseils, contrôleurs de sécurité, formateurs, équipes de terrain et gestionnaires des aides financières.

Cet accompagnement prend plusieurs formes. Les équipes peuvent intervenir directement dans les entreprises pour identifier les risques, proposer des pistes d’amélioration, mesurer l’exposition au bruit, aux vibrations ou aux poussières, et aider les dirigeants à construire des démarches adaptées. La Carsat Midi-Pyrénées dispose notamment d’un centre de mesures physiques, l’un des rares en France, capable d’intervenir sur le terrain pour objectiver les niveaux d’exposition.

Lorsque les entreprises sont confrontées à une sinistralité importante ou à des risques identifiés comme élevés, un suivi plus précis peut être mis en place. La Carsat dispose aussi de leviers contraignants, notamment la possibilité de majorer le taux de cotisation accidents du travail-maladies professionnelles ou de placer une entreprise sous injonction afin de l’obliger à agir. Mais la logique privilégiée reste celle de l’accompagnement.

« Les aides financières constituent un autre outil décisif. Elles peuvent prendre la forme de subventions pour les très petites entreprises, de contrats de prévention pour les structures de moins de 200 salariés, ou encore d’aides liées au Fonds d’investissement dans la prévention de l’usure professionnelle, créé dans le cadre de la réforme des retraites de 2023. À l’échelle de la Carsat Midi-Pyrénées, l’enveloppe globale mobilisable pour accompagner les entreprises atteint environ 11 millions d’euros. » souligne Joëlle Traniello, directrice de la Carsat Midi-Pyrénées.

SIEBA, une entreprise familiale engagée dans la durée

Fondée sous sa forme actuelle à la fin des années 1960, Sieba est une entreprise familiale spécialisée dans la fabrication de poteaux en béton armé destinés notamment aux lignes aériennes. L’activité est exigeante : les produits sont lourds, les cycles de fabrication contraints par les temps de séchage, et les opérateurs évoluent dans un environnement industriel où les conditions de travail peuvent être difficiles.

Marie-Nadine Roux, directrice générale de Sieba, a rappelé que l’entreprise s’est construite autour de trois piliers : les clients, l’environnement et le social. Cette culture s’est traduite par plusieurs choix structurants, dont l’instauration de la semaine de quatre jours pour la production dès 1999. Les équipes travaillent du lundi au jeudi, avec des horaires adaptés aux impératifs de fabrication et de séchage du béton.

L’entreprise revendique également une politique sociale attentive : rémunérations supérieures aux conventions, avantages sociaux, chèques-vacances, intéressement, épargne salariale, ainsi qu’une enquête annuelle sur la qualité de vie au travail conduite par un organisme extérieur. Selon les éléments présentés, cette enquête fait apparaître un taux de satisfaction de 85 % sur le soutien et la reconnaissance ressentis par les salariés.

Cette démarche sociale rejoint directement la politique de prévention. Chez Sieba, la sécurité n’est pas seulement abordée sous l’angle réglementaire. Elle irrigue l’organisation du travail, les choix d’investissement, le dialogue avec les équipes et les réflexions menées en amont des projets industriels.

Supprimer le risque avant de le réduire

La politique de prévention de Sieba repose sur un principe simple : supprimer le risque chaque fois que cela est possible, le réduire au maximum lorsqu’il ne peut pas disparaître totalement. Cette logique est portée par la direction, mais aussi par le service qualité, sécurité et environnement, en lien direct avec les équipes de production.

Les salariés sont associés à l’identification des situations à risque. Les remontées du terrain, les visites sécurité régulières et les échanges avec les équipes permettent de repérer les difficultés rencontrées au quotidien. Chaque situation signalée est analysée afin de mettre en place des actions correctives ou préventives. Les nouveaux projets sont également étudiés en amont sous l’angle des risques potentiels, afin d’éviter de corriger trop tard ce qui aurait pu être anticipé dès la conception.

« Cette méthode s’applique aussi bien aux risques physiques qu’aux dimensions plus organisationnelles ou psychosociales, comme la charge de travail, le stress ou les conditions d’exercice du métier. La prévention devient ainsi une démarche d’amélioration continue, et non une succession d’actions ponctuelles.» explique Émilie Baron, responsable QSE chez Sieba.

Mieux investir pour transformer les conditions de travail

L’exemple de Sieba montre que la prévention peut s’incarner dans des choix industriels très concrets. L’entreprise a engagé d’importants investissements pour réduire les manutentions manuelles, limiter les troubles musculo-squelettiques, améliorer les circulations internes, diminuer le bruit, réduire les vibrations et sécuriser les postes de travail.

Selon Marie-Nadine Roux, les investissements liés à la sécurité et à la prévention ont représenté plus d'un millions d’euros en 2023. Les aides de la Carsat Midi-Pyrénées ont atteint près de 160 000 euros, un soutien jugé significatif pour une PME industrielle. Les premiers accompagnements remontent notamment à 2017, avec des aides liées à la démarche TMS Pros et à l’acquisition de ponts roulants permettant d’éviter la manutention manuelle de barres d’acier par les opérateurs. D’autres subventions ont concerné la réfection des sols afin de réduire les vibrations liées à la circulation des engins.

Sieba a également bénéficié de contrats de prévention portant sur les baies de coulage, les équipements de transport, le remplacement de moules, le guidage des noyaux, la modification de certains systèmes d’ouverture ou encore la formation des techniciens de maintenance. L’un des investissements récents les plus importants concerne un banc de coupe, dont le coût, avec les aménagements associés, dépasse 172 000 euros.

Ces montants traduisent une transformation progressive de l’outil industriel. Il ne s’agit pas seulement d’ajouter un équipement de sécurité, mais de repenser les gestes, les flux, les machines et parfois même la matière première utilisée dans le process.

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Chez SIEBA, la prévention s’incarne dans des choix très concrets : modernisation des zones de production, réduction des manutentions, baisse du bruit et des vibrations, évolution des process industriels, passage au béton autoplaçant, dialogue avec les salariés et investissements importants pour améliorer les conditions de travail. (Photo Maël Paillart)

Du béton vibré au béton autoplaçant : un choix de prévention avant tout

L’un des changements les plus marquants concerne le passage du béton vibré au béton autoplaçant. Dans le procédé traditionnel, le béton doit être vibré pour se mettre correctement en place dans les moules et chasser l’air emprisonné dans la matière. Cette étape génère du bruit, des vibrations et des contraintes physiques importantes pour les opérateurs.

Le béton autoplaçant, plus liquide, se répartit de lui-même dans les moules. Cette évolution permet donc de supprimer le recours à la vibration, avec des effets directs sur l’exposition au bruit et aux vibrations. Mais le changement n’a rien d’un simple remplacement de matériau. Il a nécessité une adaptation complète des habitudes de travail, des moules, des équipements et de la formulation du béton.

Marie-Nadine Roux a insisté sur cette complexité : le béton autoplaçant est plus exigeant à maîtriser et laisse moins de marge aux défauts. Les opérateurs ont dû s’approprier une nouvelle façon de travailler. Les moules, conçus à l’origine pour du béton vibré, ont dû être modifiés. Certains systèmes hydrauliques ont été remplacés par des ouvertures mécaniques plus progressives, afin de supprimer des risques liés à des ouvertures brutales et de réduire encore les nuisances sonores.

La prévention, une performance sociale autant qu’économique

Le message porté par la Dreets Occitanie et la Carsat Midi-Pyrénées dépasse le seul cadre de Sieba. La santé et la sécurité au travail sont désormais présentées comme des composantes de la performance globale de l’entreprise. Moins d’accidents, moins de maladies professionnelles, moins de fatigue et de pénibilité signifient aussi moins d’absences, une meilleure continuité d’activité, une attractivité renforcée des métiers et une capacité accrue à fidéliser les salariés.

Cette dimension est particulièrement sensible dans les métiers industriels, où les difficultés de recrutement sont récurrentes. Améliorer les conditions de travail devient un argument pour attirer et conserver les compétences. Dans une PME comme Sieba, où la transmission familiale, la culture d’entreprise et le savoir-faire de production occupent une place importante, la prévention participe directement à la pérennité du modèle.

« Quand on parle de performance, elle n’est pas seulement économique. Elle est aussi sociale », a rappelé Adélie Marret, chargée des ressources humaines chez Sieba. La réduction du bruit, des vibrations, des manutentions et des risques d’accident contribue à préserver la santé des salariés, mais aussi à limiter les coûts supportés par l’entreprise et par la collectivité.

Un exemple pour les PME industrielles

La visite organisée à Merville avait précisément pour objectif de montrer que la prévention n’est pas réservée aux grands groupes. Dans une entreprise de taille modeste, les marges de manœuvre existent, à condition de structurer la démarche, d’associer les salariés, d’anticiper les risques et de mobiliser les dispositifs d’accompagnement disponibles.

Pour la Dreets Occitanie et la Carsat Midi-Pyrénées, Sieba dévoile une approche opérationnelle de la santé au travail. L’entreprise a modernisé ses zones de production, réduit les manutentions manuelles, amélioré les circulations internes, agi sur le bruit et les vibrations, et intégré la prévention dans ses choix d’investissement. Le communiqué de presse souligne que ces actions ont permis une baisse notable des accidents du travail, une amélioration des conditions de travail et une meilleure prévention de l’usure professionnelle.

Dans un contexte où les accidents graves et mortels restent trop nombreux en Occitanie, cette démonstration de terrain rappelle qu’une politique de prévention efficace repose moins sur de grands discours que sur des décisions concrètes. Chez Sieba, la sécurité ne se limite pas à une obligation. Elle devient un choix industriel, un engagement social et un facteur de durabilité pour l’entreprise.

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