Soutenu par l’État, le projet COMPINNOV HT+ vise à développer en France des résines capables de résister entre 200 et 400 °C, afin de réduire la dépendance aux matériaux américains et structurer une filière industrielle stratégique pour l’aéronautique, le spatial et la défense.
Plaques composites carbone/phthalonitrile issues d’un procédé d’infusion RTM. (Photo IRT Saint Exupéry)
L’IRT Saint Exupéry, accélérateur technologique dédié aux industries aéronautique et spatiale, franchit une nouvelle étape dans la structuration d’une filière stratégique avec le lancement du projet COMPINNOV HT+, soutenu par l’Agence de l’innovation de défense (AID). L’ambition est claire : développer sur le territoire national des matériaux composites organiques capables de résister à des températures extrêmes, afin de consolider la souveraineté industrielle française dans des secteurs critiques.
En moins d’un an, le programme a déjà permis d’atteindre des avancées techniques significatives et de poser les fondations d’une future filière européenne de matériaux haute performance.
Un consortium inédit couvrant toute la chaîne de valeur
Piloté par l’IRT Saint Exupéry, le projet réunit un consortium associant recherche fondamentale, innovation chimique et applications industrielles. Autour de la structure toulousaine, des acteurs majeurs et complémentaires ont été fédérés : Specific Polymers, STS, MS Composites, le CEA, Liebherr, Safran, ArianeGroup et MBDA.
Cette alliance associe grands donneurs d’ordre et PME innovantes, avec un objectif commun : accélérer le passage de la recherche aux applications industrielles. L’IRT joue ici un rôle d’interface stratégique entre monde académique et besoins industriels.
L’Agence de l’innovation de défense souligne : « le modèle IRT est idéal pour fédérer les compétences scientifiques et industrielles autour d’objectifs communs. S’appuyer sur l’IRT Saint Exupéry nous a permis de combiner leur connaissance approfondie du tissu industriel civil et académique avec notre connaissance liée à l’écosystème de la base industrielle et technologique de défense (BITD) et aux enjeux défense pour converger sur une feuille de route commune, crédible et ambitieuse. Dans un contexte où la maîtrise des technologies de pointe est un enjeu crucial pour notre souveraineté, ce partenariat est essentiel pour sécuriser les capacités de la France dans l’aéronautique, le spatial et la défense. »
Jean-Christian Beucher, directeur général de l’IRT Saint Exupéry, ajoute : « l’IRT est avant tout un outil de l’État dédié au développement des filières technologiques de pointe. En rassemblant acteurs académiques et industriels, grandes entreprises comme PME, et en créant des synergies entre les secteurs aéronautique, spatial et défense, nous avons à cœur de contribuer directement à la souveraineté technologique et industrielle de la France. Ce projet est l’illustration parfaite de ce pourquoi l’IRT Saint Exupéry a été créé. »
Dépasser les limites des résines époxy
Depuis plusieurs décennies, les composites à matrice organique sont largement utilisés dans l’aéronautique et le spatial. Les structures actuelles reposent principalement sur des fibres carbone associées à des matrices thermodurcissables, notamment les résines époxy.
Or, ces dernières présentent une limite structurelle majeure : un seuil de dégradation thermique autour de 150 °C en température continue, ce qui restreint leur usage dans des environnements sévères.
Les résines développées dans le cadre de COMPINNOV HT+ visent à franchir ce plafond technologique. Elles sont conçues pour fonctionner dans une plage comprise entre 200 et 400 °C, notamment dans les moteurs d’avions et de fusées, où les contraintes thermiques et mécaniques sont extrêmes.
L’objectif est double : proposer une alternative aux alliages de titane et à certains composites à matrice céramique, tout en réduisant le poids des structures et en supprimant certaines protections thermiques aujourd’hui nécessaires sur les alliages métalliques.
Une montée en maturité technologique structurée
La première phase du programme, menée par Specific Polymers, a permis d’identifier plusieurs résines candidates adaptées à ces contraintes élevées. Elles font actuellement l’objet d’essais approfondis visant à tester leur performance, leur durabilité et leur compatibilité avec les procédés industriels existants.
Les prochaines étapes porteront sur l’optimisation des formulations chimiques, l’exploration de différentes combinaisons de renforts – notamment carbone et verre – et la validation de leur comportement dans des environnements représentatifs d’usage opérationnel.
L’ambition finale est la fabrication de démonstrateurs industriels permettant d’atteindre un niveau de maturité technologique TRL 4 à 5, condition préalable à une intégration dans des programmes aéronautiques et spatiaux.
Nicolas Cuvillier, pilote thématique R&T « Nouveaux matériaux » chez Safran Composites, précise : « l’utilisation de composites capables de résister à de très hautes températures est essentielle pour optimiser les moteurs aéronautiques de demain. Aujourd’hui, seuls des matériaux américains répondent aux exigences au-delà de 200 °C, posant des enjeux de souveraineté et de simplicité d’utilisation dans le civil. Le projet COMPINNOV HT+, soutenu par l’IRT Saint Exupéry et l’État français, vise à développer une nouvelle résine haute température innovante et entièrement produite en France. Ce projet réunit chimistes, fabricants et industriels des secteurs aéronautique et défense, garantissant une solution nationale, plus facile à mettre en œuvre que les technologies actuelles. »
Même analyse du côté de MBDA. Thibaut Lalire, ingénieur matériaux et procédés, souligne : « le projet COMPINNOV HT+ permet d’accélérer la montée en maturité de ces résines grâce à la présence d’acteurs provenant de secteurs variés. Il favorise également le développement d’une filière phthalonitrile française et donc souveraine, sécurisant l’approvisionnement de la matière dans le secteur de la défense, élément essentiel pour MBDA. »
Structurer une filière indépendante des contraintes internationales
Au-delà de l’innovation technologique, le projet répond à un impératif stratégique : réduire la dépendance aux matériaux importés, notamment ceux produits outre-Atlantique et soumis aux règles d’exportation.
Les composites organiques haute température développés dans le cadre de COMPINNOV HT+ pourraient constituer une alternative performante pour des pièces fonctionnant dans une plage comprise entre 250 et 350 °C, tout en garantissant une maîtrise industrielle sur le territoire européen.
Corinne Dumas, responsable du pôle Matériaux Composants et Maîtrise des risques environnementaux à la DGA, rappelle : « dans le secteur de la défense, les volumes ne sont pas suffisants pour assurer à eux seuls la viabilité économique d’une filière. Il est essentiel d’intégrer les acteurs du civil : ces synergies permettent de créer des filières pérennes et compétitives, tout en répondant aux besoins stratégiques de la France. »
Cedric Loubat, fondateur et président de Specific Polymers, conclut : « au sein du consortium COMPINNOV HT+, nous développons des résines de très haute stabilité thermique qui constituent la première brique de la future filière française des composites avancés. Notre ambition est d’assurer une maîtrise complète de la chimie des matériaux et de préparer la mise en place de capacités de production industrielle sur le territoire. Ce projet incarne la synergie entre innovation, indépendance et performance au service des grands programmes aéronautiques, spatiaux et de défense Horizon 2030. »