L’avionneur toulousain Aura Aero entre dans une nouvelle phase de son développement. Portée par une levée de fonds de 50 millions d’euros, par des soutiens publics obtenus en France, en Europe et en Floride, et par l’arrivée de commandes fermes pour son avion régional hybride-électrique ERA, l’entreprise dit désormais disposer des moyens nécessaires pour changer de dimension. À Toulouse comme aux États-Unis, le constructeur prépare l’industrialisation de ses programmes et revendique une ambition claire : faire émerger un nouvel acteur aéronautique capable de produire en série avions et drones bas carbone.
L’avionneur basé à Toulouse-Francazal vient de franchir un nouveau cap avec une levée de fonds de 50 millions d’euros, portant à 340 millions d’euros le total de ses financements.(Photo Aura Aero)
À l’aéroport de Toulouse-Francazal, Aura Aero ne se contente plus de développer des programmes prometteurs. L’entreprise entre désormais dans une phase d’exécution industrielle. L’annonce faite ce 8 avril 2026 marque un tournant stratégique : avec une Série B bouclée à hauteur de 50 millions d’euros, des subventions obtenues à l’échelle nationale et européenne, ainsi que le soutien financier apporté en Floride pour son implantation américaine, l’entreprise porte à 340 millions d’euros le montant total de ses financements.
Cette nouvelle capacité financière doit servir trois priorités très concrètes : accompagner le premier vol d’ERA, accélérer la montée en cadence d’INTEGRAL et déployer les activités drones autour d’ENBATA. Mais au-delà des programmes eux-mêmes, l’enjeu est désormais industriel. Il s’agit de bâtir les moyens de produire à grande échelle, avec une usine en France, à Toulouse, et une autre aux États-Unis, à Daytona Beach.
Le communiqué insiste sur ce basculement : les usines, les financements et les commandes ne relèvent plus d’une simple projection. Ils incarnent une transformation déjà engagée. Chez Aura Aero, la logique de startup technologique cède progressivement la place à celle d’un constructeur aéronautique structurant sa production, ses volumes et ses capacités d’assemblage.
Une usine à Toulouse, une autre en Floride : la montée en puissance se matérialise
L’un des signaux les plus forts de cette nouvelle étape réside dans l’obtention du permis de construire de la future usine toulousaine. Pour Aura Aero, cette validation administrative donne une traduction physique à son changement d’échelle. Le site de Toulouse-Francazal doit accompagner la montée en cadence des appareils, la création d’emplois qualifiés et l’émergence de capacités industrielles jugées critiques pour l’aviation bas carbone en Europe.
Dans le même temps, la dynamique s’accélère aussi outre-Atlantique. Après l’ouverture d’un premier site, l’entreprise dispose désormais d’un terrain de 16 hectares sur l’aéroport international de Daytona Beach, destiné à accueillir l’usine américaine d’ERA. Cette implantation doit être financée avec le concours de Space Florida, l’agence de développement économique aérospatial de l’État. Aura Aero entend ainsi préparer non seulement sa base industrielle française, mais aussi son ancrage sur le marché nord-américain.
Cette double implantation raconte beaucoup de la trajectoire de l’entreprise. Fondée en 2018, basée à Toulouse-Francazal et forte de près de 250 salariés, Aura Aero ne se présente plus uniquement comme un projet d’innovation aéronautique. Elle se pose désormais en industriel en construction, avec des sites appelés à soutenir une production en série sur deux continents.
Le marché commence à répondre, avec 20 commandes fermes pour ERA
L’autre élément clé de cette annonce est commercial. Aura Aero met en avant une traction déjà robuste sur son avion régional hybride-électrique ERA, un appareil de 19 places qui constitue l’un de ses programmes phares. L’entreprise revendique aujourd’hui plus de 700 intentions d’achat et surtout 20 commandes fermes. Dans un secteur où les annonces technologiques sont nombreuses mais où les engagements contractuels restent scrutés avec attention, ce passage à la commande ferme a valeur de test grandeur nature.
Pour le constructeur, ces signatures ne confirment pas seulement l’intérêt du marché. Elles apportent aussi la visibilité indispensable pour structurer une production industrielle, calibrer des volumes et crédibiliser les investissements en capacité. Autrement dit, l’industrialisation ne repose pas seulement sur une vision ou sur des aides publiques : elle s’appuie aussi sur des débouchés désormais identifiés.
Le communiqué insiste sur cette articulation entre financement, outil industriel et traction commerciale. Les trois dimensions se nourrissent mutuellement. Sans commandes, pas de justification à l’industrialisation. Sans usine, pas de capacité à livrer. Sans capitaux, pas de possibilité d’aligner le calendrier technique et le calendrier industriel. Aura Aero cherche précisément à démontrer qu’elle a désormais rassemblé ces trois leviers.
Trois paris technologiques pour viser des premières mondiales
Au cœur de cette montée en puissance, Aura Aero affiche trois ambitions technologiques majeures. La première concerne ERA, présenté comme le futur avion régional hybride-électrique destiné au transport commercial. L’entreprise vise avec ce programme le premier vol d’un appareil de ce type dans son segment. La deuxième porte sur INTEGRAL E, avec l’objectif d’obtenir la première certification d’un avion 100 % électrique dans la catégorie CS-23. La troisième concerne ENBATA, avec la volonté de réaliser le premier vol d’un drone MALE sans contrainte ITAR, donc affranchi des restrictions américaines sur certains composants ou technologies sensibles.
Ces trois axes montrent qu’Aura Aero ne se limite pas à une seule niche. L’entreprise articule son développement autour d’un portefeuille de programmes complémentaires : l’aviation légère avec INTEGRAL, le transport régional décarboné avec ERA, et les systèmes sans pilote avec ENBATA. Cette pluralité lui permet de répartir ses risques technologiques tout en construisant une identité centrée sur l’aviation bas carbone et souveraine.
Sur INTEGRAL, Aura Aero rappelle d’ailleurs disposer déjà d’une gamme structurée autour d’un avion biplace décliné en quatre versions : R pour la voltige et le loisir, S pour la formation, chacune étant également proposée en version électrique. Cette assise sur l’aviation légère vient soutenir la crédibilité du groupe dans son passage vers des appareils plus complexes.
Un tour de table qui associe État, Europe, industriels et investisseurs
Pour franchir cette étape, Aura Aero a réuni autour d’elle un actionnariat et des soutiens de premier plan. Le tour de table rassemble le fonds French Tech Souveraineté géré par Bpifrance pour le compte de l’État, le Fonds du Conseil européen de l’innovation (EIC Fund), Safran Corporate Ventures, Blast, Innovacom, Florida Opportunity Fund et EDF Groupe. Cette coalition mêle ainsi capitaux publics, investisseurs deeptech, grands groupes industriels et acteurs engagés dans la transition énergétique.
Au-delà du montant levé, Aura Aero cherche clairement à faire passer un message de crédibilité. En s’entourant d’acteurs aussi différents que Bpifrance, le fonds européen EIC, Safran ou EDF, l’entreprise montre que son projet n’est plus perçu comme une simple promesse technologique, mais comme un pari industriel capable de fédérer des partenaires aux intérêts complémentaires.
La présence de Safran Corporate Ventures est particulièrement révélatrice. Elle traduit la reconnaissance, par un grand nom de l’aéronautique, de l’intérêt des briques hybrides-électriques développées par Aura Aero. Celle d’EDF éclaire un autre enjeu décisif : l’électrification de l’aéronautique ne concerne pas seulement l’appareil lui-même, mais aussi les standards de recharge et les infrastructures aéroportuaires qui devront accompagner l’essor de ces nouvelles mobilités.
Une entreprise portée par la logique France 2030 et par l’ambition européenne
Aura Aero inscrit ouvertement sa trajectoire dans le cadre des priorités de France 2030. Le communiqué rappelle que le projet rejoint une ambition politique plus large : faire émerger en France de nouveaux champions industriels capables d’accélérer la décarbonation de l’aviation, de soutenir la réindustrialisation et de porter une réponse européenne dans un secteur stratégique.
L’entreprise souligne également sa reconnaissance croissante au niveau européen. Lauréate de l’EIC Accelerator, soutenue par l’Innovation Fund, membre du comité exécutif de l’AZEA — l’Alliance for Zero Emission Aviation —, et l’une des 16 entreprises fondatrices du groupe de travail européen Future Mobility Taskforce, Aura Aero se positionne comme l’un des visages de la nouvelle aviation décarbonée européenne. Elle met aussi en avant l’obtention du Sceau STEP de l’Union européenne, distinction accordée à des projets développant des technologies de pointe dans l’énergie, l’industrie et le numérique, avec des applications liées à l’espace.
Autre élément notable : Aura Aero affirme être la première entreprise aéronautique sélectionnée, dans le cadre de son projet HERMES, par le Fonds européen Innovation Fund pour recevoir une subvention issue des crédits carbone liés au système EU ETS. Cet argument vient renforcer sa légitimité sur le terrain de l’aviation bas carbone, au moment où la capacité à mobiliser des financements climatiques devient un avantage concurrentiel décisif.
Des soutiens politiques et industriels qui valident la trajectoire
Autour de l’opération, les prises de parole relayées dans le communiqué témoignent d’un alignement rare entre acteurs publics et privés. Côté gouvernement, les ministres et responsables de France 2030 saluent l’émergence d’un nouvel acteur industriel de la décarbonation aérienne. Côté investisseurs, la logique mise en avant est celle d’une entreprise capable de transformer une vision en capacité industrielle. Côté partenaires énergétiques et aéronautiques, le discours converge autour de la nécessité d’accompagner les nouvelles chaînes propulsives, les infrastructures associées et la montée en série.
Aura Aero peut ainsi s’appuyer sur un récit cohérent : celui d’une société qui ne prétend pas seulement innover, mais qui travaille à bâtir une filière, des outils de production et une crédibilité industrielle sur le long terme. Dans le paysage aéronautique français, où les projets de rupture sont nombreux mais où peu d’acteurs parviennent à franchir le seuil de l’industrialisation, cette distinction est déterminante.
Antoine Blin, qui a piloté la levée de fonds, résume cette étape comme un changement de “dimension”. De son côté, le cofondateur et président Jérémy Caussade insiste sur un point central : au-delà des avions, c’est bien un nouvel acteur industriel européen qui est en train de se construire. Deux formulations courtes, mais révélatrices de la stratégie désormais assumée par l’entreprise.
À Toulouse, un signal fort pour la filière aéronautique régionale
Pour l’écosystème toulousain, l’annonce dépasse largement le cadre d’une opération financière. Elle renvoie à la capacité du territoire à faire émerger, à côté des grands groupes historiques, de nouveaux industriels ancrés dans la transition écologique de l’aéronautique. En choisissant de renforcer son empreinte à Toulouse-Francazal, Aura Aero confirme le rôle stratégique de la métropole dans les nouvelles mobilités aériennes, qu’il s’agisse d’avions électriques, hybrides ou de drones.
L’enjeu est aussi celui de la souveraineté industrielle. En mettant en avant un drone ITAR-free, des chaînes propulsives hybrides-électriques et une production structurée entre l’Europe et les États-Unis, l’entreprise cherche à conjuguer innovation, indépendance technologique et capacité d’exécution. C’est cette combinaison qui pourrait, à terme, faire la différence dans une course mondiale où la crédibilité industrielle comptera autant que la performance technologique.
Un changement d’échelle désormais jugé irréversible
Avec 340 millions d’euros réunis depuis sa création, 20 commandes fermes pour ERA, une future usine à Toulouse, un terrain de 16 hectares à Daytona Beach, des soutiens publics de haut niveau et un portefeuille de programmes déjà identifié, Aura Aero entend démontrer que son changement d’échelle est désormais engagé. Le constructeur veut passer du statut de promesse française de l’aviation décarbonée à celui d’industriel capable d’exécuter, de produire et de livrer.
Dans un secteur où la transition écologique se heurte encore aux verrous technologiques, aux besoins massifs en capitaux et aux impératifs de certification, ce cap reste ambitieux. Mais le message envoyé ce 8 avril est clair : Aura Aero considère que le temps de la preuve industrielle a commencé. Et c’est désormais sur ce terrain, celui de l’exécution, que l’entreprise sera attendue.