Le 27 mai 2026, la commission communication du Medef Haute-Garonne a réuni à Toulouse des spécialistes des médias, des sciences sociales, de la cybersécurité et du droit. Organisée au siège du groupe La Dépêche du Midi, cette rencontre a mis en lumière les conséquences très concrètes de la désinformation sur la réputation, la stratégie et l’activité des entreprises.
Réunis à Toulouse par le Medef Haute-Garonne, Éric Darras, Nicolas Moscovici et Baptiste Robert ont croisé les regards des sciences sociales, du journalisme et de l’OSINT. Une rencontre coanimée par @Arnauld Lutin et @Alexandrine Pantz, qui a également éclairé les recours juridiques accessibles aux entreprises. (Photo Maureen Balourdet)
Combien coûte une fausse information ? La réponse ne tient pas seulement aux pertes financières qu’elle peut provoquer. Elle se mesure aussi au temps consacré à contrôler une affirmation, retrouver son origine, rétablir les faits et réparer une réputation fragilisée. Plus une information trompeuse circule, plus le travail nécessaire pour la contredire devient long et complexe.
C’est autour de cette réalité que la commission communication du Medef Haute-Garonne a construit son after-work intitulé « Fake News, le prix de l’incertitude », organisé le 27 mai 2026 au siège toulousain du groupe La Dépêche du Midi. La soirée était coanimée par Arnauld Lutin, strategic planner au sein de l’agence co-rco, et Alexandrine Pantz, avocate spécialiste en propriété intellectuelle et en droit du numérique au sein de Legapole Avocat Cabinet Pantz.
Trois intervenants ont confronté leurs analyses. Éric Darras, professeur des universités et directeur de Sciences Po Toulouse, a replacé le phénomène dans son contexte sociologique et historique. Nicolas Moscovici, rédacteur en chef de La Dépêche du Midi, a détaillé les exigences de la vérification journalistique. Baptiste Robert, fondateur de Predicta Lab, a présenté les méthodes de l’OSINT, ou renseignement en sources ouvertes, ainsi que les intérêts économiques, politiques et idéologiques qui alimentent certaines campagnes de désinformation.
Cette pluralité de regards répondait à un choix assumé : écarter le sensationnalisme pour comprendre les mécanismes à l’œuvre et leurs effets sur les organisations. À l’issue de la rencontre, Arnauld Lutin en résumait l’enjeu en quelques mots : « La désinformation a un prix… énorme ! »
Une mécanique ancienne, accélérée par l’intelligence artificielle
Les fausses informations n’ont pas attendu les réseaux sociaux pour prospérer. Dès la Commune de Paris, en 1871, des photomontages reconstituaient certains événements à l’aide de décors, de comédiens et d’assemblages d’images. Présentées avec l’apparence du réel, ces compositions pouvaient orienter durablement la perception du public. La Bibliothèque nationale de France rappelle notamment le rôle joué par les photomontages des « Crimes de la Commune » dans cette falsification visuelle.
Les échanges ont ainsi relié ces manipulations historiques aux campagnes contemporaines visant des personnalités publiques, à l’image des fausses affirmations diffusées autour de Brigitte Macron. Les supports ont changé, mais certains ressorts demeurent : les biais de confirmation, la confiance accordée à une figure d’autorité, la répétition d’un récit et la tendance à privilégier une information confortant des convictions déjà établies.
L’intelligence artificielle modifie toutefois l’échelle du phénomène. Elle permet de produire rapidement des textes, des images, des voix ou des vidéos vraisemblables, avec une présentation suffisamment soignée pour inspirer confiance. Une fausse information ne se présente plus nécessairement sous une forme grossière. Elle peut reprendre les codes graphiques d’un média, s’appuyer sur une source apparemment identifiable ou employer un ton assuré.
Des outils massivement utilisés, mais encore fragiles face à l’actualité
Au moment de la rencontre, ChatGPT comptait plus de 900 millions d’utilisateurs actifs chaque semaine, toutes utilisations confondues. Cette audience, rapportée au printemps 2026, montre la place prise par les assistants conversationnels dans l’accès aux connaissances et aux informations.
En France, le Baromètre La Croix–Verian–La Poste 2026, réalisé auprès de 1 500 personnes, indique que 41 % des Français utilisent des services d’intelligence artificielle pour suivre l’actualité, dont 13 % quotidiennement. Dans le même temps, seuls 28 % déclarent faire confiance à ces outils pour s’informer.
Cette prudence trouve un écho dans une étude internationale coordonnée par l’Union européenne de radio-télévision et menée avec 22 médias de service public dans 18 pays. Après l’analyse de plus de 3 000 réponses produites par ChatGPT, Copilot, Gemini et Perplexity sur des sujets d’actualité, 45 % présentaient au moins un problème significatif. L’étude relevait également des difficultés importantes de sourcing dans 31 % des réponses et des problèmes majeurs d’exactitude dans 20 % des cas.
Les limites concernent aussi l’authentification des images. Lors d’un test portant sur des vidéos générées par Sora puis privées de leur filigrane, Grok n’a pas reconnu leur caractère artificiel dans 95 % des requêtes, contre 92,5 % pour ChatGPT et 78 % pour Gemini. Ces résultats, obtenus à partir de 40 tests par assistant, ne peuvent pas être généralisés à toutes les situations, mais ils montrent que ces outils ne constituent pas, à eux seuls, des instruments fiables de vérification.
Réputation, clients et investisseurs en première ligne
Pour une entreprise, les effets d’une fausse information peuvent dépasser le seul terrain de la communication. Une accusation infondée, une vidéo manipulée ou une rumeur ciblée peuvent fragiliser la confiance des clients, inquiéter des investisseurs, perturber les équipes et affecter des relations commerciales.
Les motivations examinées au cours de la soirée sont multiples. Certaines fausses informations cherchent à générer des revenus publicitaires en attirant des clics. D’autres poursuivent un objectif de déstabilisation politique ou relaient une haine idéologique. Dans le monde économique, la désinformation peut également prendre la forme d’un dénigrement concurrentiel, d’une attaque contre un dirigeant ou d’une tentative visant à semer le doute autour de la solidité d’une entreprise.
Face à ces offensives, l’OSINT permet de rechercher l’origine d’un contenu, de comparer les sources, de contrôler les dates de publication et d’analyser les traces numériques disponibles. Cette enquête demande cependant du temps, alors qu’une rumeur peut se propager en quelques minutes. Le rapport de force est déséquilibré : fabriquer et diffuser une affirmation trompeuse demeure souvent plus rapide que la documenter puis la réfuter.
Nicolas Moscovici a notamment évoqué les précautions prises par les rédactions lorsqu’une photographie ne peut pas être authentifiée avec certitude, y compris au sein de médias internationaux disposant de moyens importants. Retarder une publication dans l’attente d’une preuve ne relève pas d’un manque de réactivité, mais d’une responsabilité éditoriale.
Des recours juridiques qui dépendent de chaque situation
La notion de fake news ne correspond pas à une qualification juridique unique couvrant toutes les formes de désinformation. Selon la nature du contenu et la personne visée, une action peut notamment relever de la diffamation, lorsqu’un fait précis porte atteinte à l’honneur ou à la réputation, ou du dénigrement, lorsque des propos jettent le discrédit sur une entreprise, ses produits ou ses services.
L’article 27 de la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881 sanctionne par ailleurs la diffusion de fausses nouvelles lorsqu’elle est réalisée de mauvaise foi et qu’elle a troublé, ou pouvait troubler, la paix publique. L’amende encourue peut atteindre 45 000 euros, mais ces conditions restrictives ne permettent pas d’appréhender toutes les informations mensongères circulant en ligne.
Alexandrine Pantz a ainsi rappelé l’existence de recours, mais également les limites auxquelles se heurtent les victimes. Identifier l’auteur initial, conserver les preuves, obtenir le retrait rapide d’un contenu et agir dans les délais appropriés représentent autant de difficultés. Une réponse judiciaire peut intervenir alors que l’atteinte à la réputation a déjà produit ses effets.
Reprendre le temps avant de croire et de relayer
La principale leçon de cette rencontre tient finalement à une ressource devenue rare : le temps. Celui qui permet de rechercher la source d’une information, de contrôler sa date, de retrouver son contexte et de confronter plusieurs éléments avant toute diffusion.
Pour les entreprises, cette vigilance ne peut plus relever d’un simple réflexe individuel. Elle devient un sujet de gouvernance, de gestion des risques et de protection de la réputation. Former les équipes, organiser les circuits d’alerte et préparer une réponse documentée permettent de réduire l’impact d’une campagne de désinformation.
« Bienvenue dans le monde du frai et du vraux », écrivait Le Monde pour décrire cet espace numérique où les frontières entre l’authentique et l’artificiel deviennent plus difficiles à distinguer. Dans cet environnement, le doute méthodique n’est pas une faiblesse. Il constitue désormais une compétence stratégique.