Agroalimentaire en Occitanie : derrière les 48 000 emplois, le défi des compétences

Attirer des candidats, former aux métiers techniques et accompagner les évolutions professionnelles : l’agroalimentaire occitan doit répondre à des besoins de compétences variés. Avec 4 270 établissements et près de 48 000 salariés, la filière cherche à élargir ses recrutements, de la production à la maintenance et aux fonctions cadres. À Toulouse, Yéo Frais montre les enjeux d’une industrie qui doit à la fois attirer des compétences, accompagner ses salariés et sécuriser ses approvisionnements agricoles.

À Toulouse, Yéo Frais emploie 240 collaborateurs et transforme 110 millions de litres de lait de vache, pour la grande distribution et la restauration hors foyer. (Photo Dorian Alinaghi)

À Toulouse, Yéo Frais emploie 240 collaborateurs et transforme 110 millions de litres de lait de vache, pour la grande distribution et la restauration hors foyer. (Photo Dorian Alinaghi)

Les produits sont familiers ; les métiers qui permettent de les fabriquer le sont beaucoup moins. Ce décalage était au cœur des échanges organisés en amont de la Semaine nationale des métiers de l’agroalimentaire, programmée du 2 au 6 novembre 2026. Réunis le 29 octobre chez Yéo Frais, à Toulouse, ils ont confronté les perspectives de recrutement de la filière aux réalités d’une usine laitière implantée en ville.

Selon les données présentées par France Travail Occitanie, le secteur rassemble 4 270 établissements et près de 48 000 salariés, soit près de 3 % des emplois salariés régionaux. Transformation des viandes, fruits et légumes, produits laitiers, plats préparés ou boissons : cette diversité industrielle se traduit par des besoins professionnels répartis sur l’ensemble du territoire.

La mobilisation organisée autour de cette semaine associe France Travail, l’AREA Occitanie, l’Apec, l’Apecita, Ocapiat et l’IFRIA. Destinée aux collégiens, lycéens, étudiants, demandeurs d’emploi et personnes en reconversion, elle prévoyait une centaine d’actions dans les 13 départements. Lors de la conférence, France Travail faisait déjà état d’environ 1 400 demandeurs d’emploi inscrits, auxquels s’ajoutent les publics scolaires.

Des recrutements qui dépassent les ateliers de production

France Travail a évoqué 27 000 offres d’emploi confiées par les entreprises du secteur, dont 70 % en CDI. Derrière ces besoins, les métiers de fabrication restent centraux : opérateurs, conducteurs de ligne, préparateurs ou conducteurs d’installations automatisées. Mais les entreprises recherchent également des compétences en maintenance, en logistique, en gestion des stocks, en qualité, en laboratoire et en hygiène alimentaire.

La recherche et développement, les achats, le commerce, le marketing et les fonctions administratives complètent cet éventail. La réduction des déchets, la maîtrise des consommations énergétiques et l’évolution des produits font aussi évoluer les compétences attendues. La filière propose ainsi plusieurs portes d’entrée, par la formation initiale, l’apprentissage, la reconversion ou, selon les postes, le recrutement sans expérience préalable.

À Toulouse, la concurrence avec d’autres industries se fait particulièrement sentir sur les profils techniques. La maintenance constitue l’un des points de tension chez Yéo Frais, qui recrute aussi des managers de proximité et des conducteurs d’installations automatisées. Bénédicte Rolland, directrice générale depuis 2025, appelle à mieux faire connaître ces métiers dès la scolarité, loin d’une représentation limitée aux outils manuels : l’automatisation des équipements exige aujourd’hui d’autres savoir-faire.

Yéo Frais, une usine toulousaine de 240 salariés

Le site qui accueillait cette rencontre compte 240 collaborateurs, dont environ 80 % résident dans l’agglomération toulousaine. L’âge moyen se situe autour de 42 à 43 ans. L’entreprise indique employer principalement en CDI et recourir peu à l’intérim et aux contrats à durée déterminée, une situation qu’elle relie notamment à l’externalisation de sa logistique de préparation des commandes. Elle accueille également des alternants dans plusieurs services et entretient des partenariats avec des établissements de formation, notamment pour les métiers techniques et d’ingénieur.

Filiale des Maîtres laitiers du Cotentin depuis 2017, Yéo Frais annonce 150 millions d’euros de chiffre d’affaires et transforme 110 millions de litres de lait de vache, dont 80 millions de litres de lait conventionnel, le solde étant biologique. Son activité se partage à parts égales entre la grande distribution, pour laquelle elle fabrique sous marques de distributeurs, et la restauration hors foyer. Sur ces deux marchés, l’entreprise revendique une position de leader du yaourt biologique.

Cette implantation urbaine présente des avantages pour l’accès des salariés en transports en commun, mais elle impose aussi des contraintes foncières, environnementales et de circulation. La direction évoque 45 camions par jour. Le site, installé depuis 1968, doit entretenir ses infrastructures tout en préservant sa compétitivité sur des produits de grande consommation aux marges étroites.

De chef d’équipe à directeur d’usine

Le parcours de Loïc Bruno, directeur d’usine, donne un contenu concret aux perspectives d’évolution mises en avant par la filière. Entré dans l’entreprise en 2009 comme chef d’équipe au conditionnement, après une expérience dans la boulangerie industrielle, il a progressivement pris des responsabilités. Après un passage dans l’industrie pharmaceutique, il est revenu chez Yéo Frais à la logistique avant d’accéder à la direction de l’usine.

La mobilité interne ne se limite pas à une progression hiérarchique. Des changements de service permettent aussi de passer de la production à la logistique ou à d’autres fonctions. Les entretiens professionnels, la revue annuelle des effectifs et les formations internes ou externes servent à accompagner ces parcours, en fonction des souhaits des salariés et des besoins de l’entreprise.

« On ne promet jamais rien à l’embauche », précise Loïc Bruno : les possibilités dépendent des postes disponibles et du contexte. La direction explique néanmoins examiner les candidatures internes lorsqu’une fonction s’ouvre. La place des femmes fait également partie des évolutions observées : le comité de direction compte cinq femmes sur huit membres, et le service maintenance est dirigé par une femme.

Faire découvrir le travail, avec ses possibilités et ses contraintes

Pour élargir les candidatures, les partenaires de l’emploi misent sur l’immersion professionnelle. Elle permet de découvrir un poste aux côtés des salariés, d’évaluer ses aptitudes et de confronter un projet de reconversion à la réalité du travail. L’Apec rappelle que cette démarche concerne aussi les cadres, susceptibles d’envisager des débouchés dans une industrie à laquelle ils ne pensaient pas spontanément.

Chez Yéo Frais, les candidats dont le recrutement est envisagé visitent généralement l’usine avant la décision. Montrer l’environnement de travail permet d’aborder concrètement les équipements, les règles d’hygiène et l’organisation des équipes. Les rythmes en trois-huit et le travail du week-end, sur certains postes de production, nécessitent une organisation personnelle adaptée. Les échanges ont aussi souligné que ces horaires peuvent convenir à des salariés ayant construit leur vie autour de ce fonctionnement.

L’ouverture des sites reste toutefois encadrée par les impératifs sanitaires et de sécurité alimentaire. Les visites, les mises en situation, les films en réalité virtuelle et les jeux pédagogiques constituent donc des moyens complémentaires de faire découvrir les métiers. L’enjeu consiste à dépasser l’image d’un travail réduit à un geste répétitif sur une chaîne, sans effacer les exigences de l’activité industrielle.

L’emploi industriel dépend aussi de l’avenir des élevages

Le témoignage de Yéo Frais rappelle que les besoins en compétences s’inscrivent dans une chaîne économique plus large. « Nos destins sont quand même très liés », souligne Bénédicte Rolland à propos des relations entre l’industriel et les producteurs laitiers. Sécuriser le lait nécessaire à l’usine suppose de maintenir des élevages capables d’investir et de se transmettre.

L’entreprise travaille depuis 2021 avec La Brique rose, une association de producteurs haut-garonnais dont elle transforme et commercialise le lait, pour un volume annoncé de 10 millions de litres. Depuis le début de 2025, elle développe également sa propre collecte et des relations contractuelles directes avec les producteurs. Les partenariats présentés lors de la rencontre représentent 30 millions de litres.

Au-delà du prix, Yéo Frais a recruté une technicienne spécialisée dans l’accompagnement des exploitations laitières. Le conseil technique, les visites chez les producteurs et l’organisation des tournées de collecte participent à cette relation. L’objectif est de renforcer l’autonomie d’approvisionnement de l’usine tout en donnant de la visibilité aux exploitants du Sud-Ouest.

Les investissements concernent aussi le site industriel, avec une station de prétraitement des eaux et des travaux sur les infrastructures. Les pistes de développement portent notamment sur les produits enrichis en protéines, les laits fermentés, les emballages et les formats adaptés à la consommation hors du domicile. Autant de sujets qui font travailler ensemble production, maintenance, recherche et développement et marketing.

Faire de la découverte des métiers un premier pas vers l’emploi

Visites d’usines, rencontres avec les recruteurs, ateliers de détection de potentiel, témoignages d’apprentis ou présentations de formations : la programmation régionale a été conçue pour rapprocher les candidats des entreprises. Les Brunchs de l’agro, associant échanges et dégustations, comme les parcours immersifs Attrac’tours d’Ocapiat, reposent sur une même approche : partir des produits et des situations de travail pour rendre les métiers plus concrets. Pour les scolaires, le jeu pédagogique AgroLabs propose une enquête autour de six métiers de l’agroalimentaire, prolongée par une rencontre avec des professionnels.

L’accompagnement des recrutements se poursuit toute l’année, ont rappelé les partenaires réunis à Toulouse. Les immersions, l’apprentissage et la formation constituent autant de moyens de préparer une prise de poste ou une reconversion. Pour les entreprises, cette démarche suppose aussi de rendre visibles les possibilités d’évolution et d’expliquer les conditions de travail dès les premiers échanges avec les candidats.

Chez Yéo Frais, ces questions rejoignent celles de l’investissement industriel et de la pérennité des élevages. La disponibilité du lait, la fiabilité des équipements et les compétences des équipes conditionnent ensemble l’activité du site. Attirer de nouveaux salariés et leur permettre de progresser participe ainsi au maintien d’une capacité de production alimentaire dans le territoire.

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