À Beauzelle, l’industrie occitane cherche son cap entre souveraineté européenne, compétitivité et financement

Face aux défis de réindustrialisation, de transition écologique, de souveraineté technologique et de compétition internationale, le Medef Haute-Garonne et l’UIMM Occitanie ont réuni plus d’une centaine de dirigeants, industriels et acteurs économiques, jeudi 4 juin, dans les locaux de l’UIMM à Beauzelle. Organisée en partenariat avec la Banque Populaire Occitane, cette Matinale Industrie a permis de croiser les regards entre enjeux européens, réalités territoriales et besoins de financement. Avec, en fil rouge, une conviction largement partagée : l’industrie ne peut plus être pensée comme un secteur parmi d’autres, mais comme un levier central de puissance économique, d’emploi, d’innovation et de souveraineté.

Bruno Le Maire, ancien ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique, et de Fabrice Le Saché, président fondateur d’Aera Group, vice-président du Medef en charge de l’Europe et porte-parole du mouvement patronal. (Photo Dorian Alinaghi)

Bruno Le Maire, ancien ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique, et de Fabrice Le Saché, président fondateur d’Aera Group, vice-président du Medef en charge de l’Europe et porte-parole du mouvement patronal. (Photo Dorian Alinaghi)

Dans les locaux de l’UIMM, à Beauzelle, l’industrie occitane a été placée au centre du jeu. Pas seulement comme un sujet économique, mais comme un enjeu politique, stratégique et territorial. Le jeudi 4 juin, le Medef Haute-Garonne et l’UIMM Occitanie ont réuni plus d’une centaine de participants pour une Matinale Industrie consacrée aux grands défis industriels européens et régionaux. L’événement, organisé en partenariat avec la Banque Populaire Occitane, a rassemblé des représentants du monde patronal, des industriels, des financeurs, des dirigeants d’entreprise et plusieurs intervenants nationaux autour d’un même constat : dans un environnement international bouleversé, la capacité à produire, innover, financer et protéger ses filières devient un marqueur décisif de souveraineté.

La matinée s’est articulée autour de trois séquences complémentaires. La première a porté sur les nouvelles règles du jeu industriel européen, avec une lecture du rapport Draghi, en présence de Bruno Le Maire, ancien ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique, et de Fabrice Le Saché, président fondateur d’Aera Group, vice-président du Medef en charge de l’Europe et porte-parole du mouvement patronal. La deuxième a permis d’interroger les atouts et les vulnérabilités de l’Occitanie industrielle, avec les interventions de Didier Katzenmayer, directeur des affaires industrielles d’Airbus et président de l’UIMM Occitanie, de Jean Boher, président d’IPSOPHENE, et de Muriel Lelong, dirigeante de 2PS. Enfin, une dernière séquence a été consacrée au financement de l’industrie de demain, avec Caroline Cartallier, directrice régionale adjointe du groupe Banque des Dépôts Occitanie, Corinne d’Agrain, présidente de l’IRDI Capital Investissement, et Justine Lebecq, directrice du développement ETI au sein de la direction Expertises & Accélérations du groupe BPCE.

L’industrie, angle mort devenu priorité stratégique

Dès l’ouverture des échanges, le ton a été donné. L’industrie française et européenne se trouve à un moment charnière. Le débat n’a pas seulement porté sur les difficultés conjoncturelles, mais sur des choix de long terme : capacité productive, fiscalité, coût du travail, simplification, accès à l’énergie, concurrence internationale, innovation, formation et financement. Dans ce contexte, le rapport Draghi a servi de point d’appui pour poser un diagnostic plus large sur le décrochage européen.

Pour Bruno Le Maire, la situation impose de regarder les dernières décennies avec lucidité. L’ancien ministre a rappelé que la part de l’industrie dans la richesse nationale française avait été fortement réduite sur une longue période. Selon lui, ce mouvement n’est pas seulement le fruit de la mondialisation, mais aussi de choix collectifs qui ont progressivement éloigné la France de son appareil productif. « Relancer l’industrie, c’est vital pour la nation », a-t-il défendu, estimant que le pays ne peut pas durablement devenir une économie reposant essentiellement sur les services.

À l’échelle européenne, le constat formulé est tout aussi sévère. L’Europe a manqué la révolution numérique. Les grands acteurs mondiaux du digital, de l’intelligence artificielle et des plateformes sont principalement américains ou asiatiques. Dans le même temps, la Chine a massivement investi dans les filières industrielles vertes, les batteries, les véhicules électriques, les énergies renouvelables, les semi-conducteurs et l’intelligence artificielle, au point de créer d’importantes surcapacités de production. Face à cela, les États-Unis ont renforcé leur protectionnisme et fermé davantage leur marché aux produits chinois. L’Europe, elle, se retrouve prise entre deux blocs plus offensifs.

« Entre une superpuissance de production et une superpuissance qui ferme son marché, il reste l’Europe au milieu », a résumé Bruno Le Maire, appelant à un double mouvement : investir massivement dans l’innovation et mieux protéger le marché européen. Pour l’ancien ministre, l’Europe ne pourra pas rester un continent industriel si elle continue à faire preuve de naïveté commerciale face à des concurrents qui, eux, ne jouent pas toujours avec les mêmes règles.

Le rapport Draghi comme accélérateur de prise de conscience

Pour Fabrice Le Saché, le rapport Draghi n’a pas surpris les entreprises. Il a plutôt officialisé ce que les organisations patronales et les industriels alertaient depuis plusieurs années : décrochage de productivité, recul relatif du niveau de vie, complexité réglementaire, difficultés à financer l’innovation, faiblesse du marché intérieur européen et perte de compétitivité face aux États-Unis et à la Chine. « Les constats du rapport Draghi sont des constats faits depuis longtemps par les entreprises », a-t-il rappelé.

Le vice-président du Medef a insisté sur le paradoxe européen. L’Union européenne dispose d’un marché considérable, mais celui-ci reste encore entravé par des barrières internes, des normes multiples et des procédures qui ralentissent les entreprises. Selon lui, la question n’est pas de supprimer toute réglementation, mais de distinguer les normes utiles, qui structurent le marché intérieur, de celles qui empilent des obligations sans créer de valeur. Il a notamment pointé la multiplication des textes européens et l’alourdissement des obligations imposées aux entreprises, en particulier sur les sujets environnementaux et extra-financiers.

La transition écologique n’a pas été contestée dans son principe. Elle a même été présentée comme une nécessité industrielle. Mais plusieurs intervenants ont souligné que la décarbonation ne peut pas reposer uniquement sur du reporting, des indicateurs et des obligations administratives. Elle suppose d’abord des investissements, des technologies, des usines, des compétences et des projets. « On ne fait pas la décarbonation par du reporting extra-financier. Ce sont les investissements et les projets qui font la décarbonation », a résumé Fabrice Le Saché.

L’enjeu européen a également été abordé sous l’angle politique. Pour le Medef, l’Europe à 27 nécessite de nouvelles alliances. Là où le couple franco-allemand suffisait autrefois à orienter les grandes décisions, la réalité institutionnelle impose désormais de bâtir des coalitions plus larges, pays par pays, sujet par sujet. « La France n’a pas compris que l’Europe avait changé », a estimé Fabrice Le Saché, soulignant la nécessité d’une véritable diplomatie patronale européenne.

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Didier Katzenmayer, directeur des affaires industrielles d’Airbus et président de l’UIMM Occitanie et Pierre-Olivier Nau, président du Medef Haute-Garonne. (Photo Dorian Alinaghi)

Protéger sans se fermer, investir sans s’isoler

La question de la protection du marché européen a traversé toute la matinée. Elle a été abordée non comme un repli, mais comme une condition de concurrence équitable. Les intervenants ont insisté sur la nécessité de mieux contrôler les produits entrant sur le marché européen, qu’il s’agisse de normes sanitaires, environnementales, sociales ou de qualité. L’exemple des produits importés à bas prix, des jouets aux biens industriels, a été cité pour illustrer les limites d’un système où les producteurs européens sont soumis à des contraintes strictes tandis que certains concurrents étrangers peuvent contourner ou minimiser ces exigences.

Fabrice Le Saché a plaidé pour une défense commerciale plus efficace, avec des outils antidumping, des contrôles douaniers renforcés et une réciprocité plus stricte dans les accords commerciaux. La préférence européenne, notamment dans les secteurs stratégiques, a été présentée comme un levier à assumer. Pour Bruno Le Maire, cette préférence devrait se traduire par des politiques publiques favorisant les produits réellement fabriqués sur le territoire européen, en particulier dans des secteurs comme l’automobile, la défense, les technologies critiques ou l’énergie.

L’idée n’est pas de fermer l’Europe. Plusieurs intervenants ont rappelé que la France et l’Occitanie restent profondément dépendantes de leurs débouchés internationaux. Dans une région marquée par l’aéronautique, le spatial, les systèmes embarqués, la santé, la mécanique, l’électronique et les services industriels, l’exportation demeure vitale. Mais pour les industriels présents, l’ouverture ne peut plus signifier désarmement. L’Europe doit rester ouverte, mais elle doit aussi apprendre à se défendre.

L’Occitanie, terre d’industrie entre excellence et fragilités

La deuxième séquence de la matinée a permis de ramener le débat européen au terrain occitan. L’Occitanie dispose d’atouts industriels majeurs. Toulouse accueille l’un des plus grands sites industriels d’Europe avec Airbus, autour duquel gravite un écosystème dense de sous-traitants, d’ETI, de PME technologiques, de bureaux d’études, de centres de formation et de laboratoires. La région se distingue aussi par des savoir-faire dans l’aéronautique, le spatial, la santé, les matériaux, les énergies, l’agro-industrie, la mécanique de précision ou encore les technologies numériques appliquées à l’industrie.

Mais ces forces n’effacent pas les vulnérabilités. Didier Katzenmayer a rappelé que l’industrie a besoin de visibilité longue, de stabilité réglementaire, d’accès à l’énergie, de foncier, de compétences et de procédures plus rapides. L’exemple d’Airbus a été mobilisé pour illustrer la complexité administrative à laquelle peuvent être confrontés les industriels, même lorsqu’ils souhaitent développer leurs capacités sur leur propre foncier. Dans une compétition mondiale où les décisions d’investissement se jouent parfois en quelques mois, la lourdeur des procédures peut devenir un handicap stratégique.

L’instabilité des politiques publiques a également été pointée. Sur l’énergie, les renouvelables, le nucléaire, l’apprentissage ou les aides aux entreprises, les industriels dénoncent des changements de cap successifs qui brouillent la décision. Or, une usine ne se construit pas sur un horizon court. Un investissement industriel engage souvent une entreprise pour dix, quinze ou vingt ans. L’incertitude devient alors un coût invisible, mais déterminant.

Didier Katzenmayer a aussi insisté sur le fait que l’écologie et l’industrie ne doivent pas être opposées. L’exemple du titane recyclé, mobilisé dans les chaînes aéronautiques, montre que les projets industriels peuvent aussi être des projets environnementaux. La capacité à recycler, réutiliser et sécuriser des matériaux critiques devient un enjeu à la fois écologique, économique et souverain.

Relocaliser le paracétamol : un exemple concret de souveraineté

Parmi les cas concrets évoqués, celui porté par Jean Boher, président d’IPSOPHENE, a permis d’illustrer les difficultés très concrètes de la relocalisation industrielle. Son projet vise à produire à nouveau en France un principe actif stratégique : le paracétamol. La crise sanitaire avait rappelé la dépendance de l’Europe à l’égard de certaines chaînes d’approvisionnement, notamment asiatiques, pour des médicaments courants mais essentiels.

Le projet présenté repose sur un procédé innovant, moins polluant que les procédés traditionnels. Selon les éléments évoqués lors de la matinée, la fabrication classique d’un kilo de paracétamol peut générer entre 120 et 150 kilos de déchets. Le procédé développé permettrait de réduire fortement cette empreinte, autour de 6 kilos de rejets, une partie pouvant être transformée en sous-produits. Cette évolution illustre une idée centrale : relocaliser ne consiste pas seulement à refaire en France ce qui a été délocalisé, mais à le refaire autrement, avec de l’innovation, une meilleure performance environnementale et une logique industrielle renouvelée.

Le projet révèle aussi les obstacles rencontrés par les industriels en phase de développement. Les besoins de financement sont importants, les risques technologiques existent, les calendriers sont longs, les investisseurs peuvent se montrer prudents et les filières amont ou aval ont parfois disparu du territoire. « Lorsqu’on veut relocaliser, il faut de l’innovation sur les vieux produits », a résumé Jean Boher. Mais cette innovation industrielle, parce qu’elle implique des équipements, des procédés, des essais, des certifications et des infrastructures, ne se finance pas comme une start-up numérique.

Le cas du paracétamol pose ainsi une question plus large : la France et l’Europe sont-elles prêtes à financer le risque industriel ? Les projets de souveraineté ne peuvent pas être évalués uniquement à l’aune des standards de rentabilité immédiate. Ils supposent une lecture plus globale, intégrant les enjeux de santé publique, de sécurité d’approvisionnement, d’emploi, de balance commerciale, de savoir-faire et d’indépendance stratégique.

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Gil Bousquet, journaliste et responsable du Pôle Economie de La Dépêche du Midi, Didier Katzenmayer, président de l’UIMM Occitanie, Jean Boher, président d’IPSOPHENE et Muriel Lelong, dirigeante de 2PS. (Photo Dorian Alinaghi)

Quand l’industrie de niche devient un enjeu de souveraineté

L’intervention de Muriel Lelong, dirigeante de 2PS, a apporté un autre éclairage sur l’industrie régionale. L’entreprise travaille sur des procédés de revêtement appliqués notamment aux prothèses de hanche, de genou, d’épaule ou de cheville. Son activité illustre la force de certaines PME industrielles occitanes : une spécialisation très pointue, un savoir-faire différenciant, une capacité à produire pour des marchés exigeants et une forte relation avec les clients.

Mais là encore, la concurrence internationale pose question. Muriel Lelong a évoqué la pression de concurrents capables de proposer des produits à des prix très inférieurs, parfois au détriment de la qualité réelle. Dans le domaine médical, cette question prend une dimension particulière. La compétitivité ne peut pas être uniquement tarifaire lorsque le produit concerne le corps humain, la durabilité d’une prothèse, la sécurité du patient et le coût global pour le système de santé.

L’enjeu n’est donc pas seulement tarifaire, mais qualitatif. Les industriels demandent que les normes soient appliquées avec la même rigueur à tous les acteurs, européens ou non. Une même exigence de qualité, de certification et de contrôle doit s’imposer à tous les produits qui entrent sur le marché. À défaut, les entreprises locales se retrouvent confrontées à une concurrence qui n’est pas seulement moins chère, mais structurellement déséquilibrée.

Cette intervention a aussi mis en lumière un autre atout territorial : l’ancrage local. Être implanté dans un territoire moins central peut parfois être perçu comme une contrainte. Mais cela peut aussi devenir un facteur de fidélisation, d’engagement des équipes et de différenciation. Dans certaines entreprises industrielles, les salariés restent, s’approprient le projet, développent des savoir-faire rares et deviennent les garants d’une continuité précieuse.

La compétitivité, condition de la souveraineté

Au fil des échanges, un mot est revenu avec insistance : compétitivité. Compétitivité fiscale, énergétique, sociale, administrative, technologique. Pour les industriels, la souveraineté ne peut pas être décrétée si produire en France ou en Europe coûte trop cher, prend trop de temps ou expose à trop d’incertitudes.

Bruno Le Maire a plaidé pour un cadre fiscal stable, considérant que les entreprises ont moins besoin d’aides ponctuelles que de règles prévisibles. L’ancien ministre a défendu la stabilité de l’impôt sur les sociétés, la baisse des impôts de production, la simplification des allègements de charges et la réduction des délais administratifs pour les ouvertures ou extensions d’usines. Il a également insisté sur la nécessité de traiter les sujets structurels, notamment le coût du travail et les dépenses publiques, afin de réduire l’écart entre salaire brut et salaire net.

Les propos ont parfois été volontaristes, voire clivants, notamment sur la réforme des retraites, la dépense sociale ou le droit du travail. Mais ils s’inscrivaient dans une logique plus large : redonner aux entreprises la capacité d’investir, d’embaucher, de former et de se transformer. Pour Bruno Le Maire, l’industrie n’a pas seulement besoin de subventions. Elle a besoin d’un environnement stable, d’une administration plus rapide, d’un État stratège et d’un cadre favorable à la prise de risque.

Fabrice Le Saché a complété cette approche en rappelant que les réformes économiques ne peuvent réussir que si elles sont comprises par les Français. Selon lui, les entreprises bénéficient aujourd’hui d’un niveau de confiance élevé auprès des salariés. Cette confiance peut devenir un point d’appui pour expliquer les enjeux industriels, les transformations technologiques, l’apprentissage, la formation continue et la nécessité d’adapter les modèles économiques.

Former, recruter, transmettre : le défi humain de l’industrie

La Matinale Industrie a également rappelé que la réindustrialisation ne se fera pas sans compétences. L’apprentissage, la formation initiale, la formation continue et l’orientation ont été identifiés comme des leviers essentiels. Les besoins sont nombreux : techniciens, opérateurs qualifiés, ingénieurs, spécialistes des procédés, automaticiens, chaudronniers, soudeurs, experts en maintenance, spécialistes de l’énergie, de la data industrielle ou de l’intelligence artificielle appliquée aux systèmes productifs.

L’industrie souffre encore d’un déficit d’image, même si la perception évolue. Les jeunes sont plus nombreux à envisager l’entrepreneuriat, l’apprentissage a connu une montée en puissance importante ces dernières années et les entreprises ouvrent davantage leurs portes. Mais les intervenants ont alerté sur les effets du « stop and go » en matière de politiques publiques. Lorsqu’un dispositif change trop brutalement, les entreprises hésitent, les CFA s’adaptent difficilement et les jeunes peuvent perdre en lisibilité.

Pour les industriels, la formation doit être pensée dans la durée. Elle ne peut pas dépendre uniquement de cycles budgétaires courts. À l’heure où l’intelligence artificielle, la robotique, la décarbonation, la cybersécurité et les nouveaux matériaux transforment les métiers, la montée en compétences devient un enjeu de compétitivité aussi important que le financement ou l’énergie.

Financer l’industrie de demain : un changement de culture nécessaire

La dernière séquence a abordé l’un des nerfs de la guerre : le financement. Les projets industriels demandent du temps, du capital, des équipements, du foncier, des garanties, des essais et une capacité à absorber des aléas. Ils nécessitent souvent une combinaison de dette bancaire, de fonds propres, d’aides publiques, de financements européens, d’accompagnement stratégique et d’investisseurs capables de comprendre le risque industriel.

Caroline Cartallier, pour la Banque des Dépôts Occitanie, a rappelé le rôle des acteurs publics dans l’accompagnement des projets structurants. La question de l’immobilier industriel est apparue comme un point important. Pour certains industriels, porter seuls les murs d’une usine peut immobiliser trop de capital et limiter leur capacité à investir dans leur outil productif. Des montages peuvent alors permettre de dissocier l’immobilier de l’exploitation, en créant des structures dédiées capables de porter les bâtiments, les extensions ou les rénovations, afin de laisser l’entreprise se concentrer sur son cœur industriel.

Corinne d’Agrain, à la tête de l’IRDI Capital Investissement, a apporté le regard du capital-investissement régional. Les fonds propres restent essentiels pour accompagner les entreprises dans leur croissance, structurer leur gouvernance, financer l’innovation, préparer une transmission ou accélérer un développement industriel. Mais l’ouverture du capital demeure parfois sensible, notamment dans les entreprises familiales. La question n’est pas seulement financière. Elle touche à la gouvernance, au partage du pouvoir, à la stratégie de long terme et à la capacité du dirigeant à accepter des regards extérieurs.

Justine Lebecq, pour le groupe BPCE, a insisté sur la nécessité d’un dialogue stratégique avec les dirigeants. Avant même de parler de financement, il faut comprendre le projet, le risque, la trajectoire, les besoins d’investissement, la maturité du marché et les transitions à accompagner. Les politiques de risque doivent évoluer pour mieux prendre en compte l’innovation de rupture, souvent mal appréhendée par les modèles bancaires classiques. « L’industrie, c’est du risque, du temps et de l’innovation de rupture », a-t-il été rappelé lors des échanges.

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Corinne d’Agrain, présidente de l’IRDI Capital Investissement, Caroline Cartallier, directrice régionale adjointede la Banque des Dépôts Occitanie et Justine Lebecq, directrice du développement ETI au sein de la direction expertises et accélérations du groupe BPCE. (Photo Dorian Alinaghi)

Les ETI, colonne vertébrale trop discrète de la souveraineté

La question des ETI a occupé une place importante dans les discussions. Ces entreprises de taille intermédiaire jouent un rôle charnière entre les grands donneurs d’ordre et les PME. Elles structurent les chaînes de valeur, exportent, investissent, innovent et irriguent les territoires. Une grande partie d’entre elles sont implantées hors de la région parisienne, ce qui en fait des acteurs majeurs de l’aménagement économique du territoire.

Pourtant, leur financement reste parfois complexe. Les ETI familiales peuvent hésiter à ouvrir leur capital, par crainte de perdre le contrôle ou de modifier leur culture d’entreprise. Les intervenants ont souligné qu’il existe aujourd’hui plusieurs formes d’accompagnement, permettant d’apporter des compétences, des fonds propres ou des administrateurs extérieurs sans nécessairement bouleverser l’équilibre familial. L’enjeu est d’aider ces entreprises à franchir des caps : internationalisation, modernisation industrielle, robotisation, transition énergétique, acquisition, transmission ou changement d’échelle.

Dans un contexte de souveraineté industrielle, les ETI apparaissent comme des maillons stratégiques. Elles sont souvent assez grandes pour investir, exporter et structurer une filière, mais suffisamment ancrées localement pour maintenir des emplois, des savoir-faire et des centres de décision dans les territoires.

Une industrie occitane appelée à prendre sa part

En conclusion, cette Matinale Industrie a montré que l’Occitanie dispose de nombreux atouts pour participer au renouveau industriel français et européen. La région possède des filières d’excellence, une culture industrielle forte, des donneurs d’ordre mondiaux, des PME très spécialisées, des ETI, des centres de formation, des acteurs financiers régionaux et une capacité d’innovation reconnue. Mais elle n’échappe pas aux vulnérabilités nationales et européennes : dépendances d’approvisionnement, concurrence internationale, coût de l’énergie, complexité administrative, instabilité réglementaire, accès au financement et tension sur les compétences.

L’événement organisé par le Medef Haute-Garonne et l’UIMM Occitanie a eu le mérite de ne pas dissocier les échelles. L’Europe fixe une grande partie des règles du jeu. La France définit l’environnement fiscal, social et réglementaire. Les territoires portent les projets, les usines, les emplois et les savoir-faire. Les financeurs accompagnent la prise de risque. Les entreprises, elles, transforment les intentions en production réelle.

Au terme de la matinée, une conviction s’est imposée : l’industrie ne peut plus être pensée comme un héritage du passé. Elle est l’une des conditions de l’avenir. Elle concentre les enjeux de souveraineté, d’emploi, de transition écologique, de sécurité, d’innovation et de cohésion territoriale. À Beauzelle, les intervenants n’ont pas simplement dressé un état des lieux. Ils ont rappelé que la réindustrialisation se joue dans la capacité collective à aligner vision européenne, stabilité nationale, puissance financière et engagement territorial.

Dans une région où l’aéronautique, le spatial, la santé, les matériaux, l’énergie et les technologies industrielles façonnent déjà une part essentielle de l’économie, le message est clair : l’Occitanie industrielle a des cartes à jouer. Encore faut-il lui donner le temps, les moyens et la confiance nécessaires pour transformer ses savoir-faire en puissance durable

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