À mi-parcours, l’expérimentation menée par Hyliko, Qair et la Région Occitanie autour du camion hydrogène HyT44 1st Edition livre des premiers résultats jugés encourageants. Déployé depuis le 17 mars sur les stations de Béziers et Narbonne, ce test grandeur nature, présenté comme une première en France, veut démontrer que l’hydrogène peut désormais répondre aux contraintes du transport routier longue distance, avec des performances compatibles avec les usages intensifs du secteur.
En Occitanie, les premiers essais du camion hydrogène HyT44 confirment le potentiel de cette technologie pour accélérer la décarbonation du transport routier longue distance. (Photo Dorian Alinaghi)
L’Occitanie poursuit sa démonstration. Depuis le 17 mars 2026, un camion hydrogène HyT44 1st Edition circule dans le cadre d’une expérimentation conduite sur les stations de distribution d’hydrogène de Béziers et Narbonne, implantées à la jonction de l’A9 et de l’A75, deux axes majeurs pour les flux logistiques. L’initiative est portée conjointement par Hyliko, Qair et la Région Occitanie, avec l’objectif d’évaluer, en conditions réelles, la robustesse opérationnelle d’une solution de mobilité décarbonée dédiée au transport lourd.
L’enjeu dépasse le simple démonstrateur technologique. L’opération s’inscrit dans le programme européen Corridor H2, lancé à l’initiative de la Région, pour structurer un corridor de mobilité hydrogène depuis la Péninsule ibérique jusqu’au nord de l’Europe, le long des grands axes logistiques. Derrière ces essais, c’est donc bien une logique d’infrastructure, d’industrialisation et de projection à l’échelle continentale qui se dessine.
À ce stade, trois transporteurs ont déjà pu tester gratuitement le véhicule. Le dispositif, qualifié d’unique en France, vise à rassurer un secteur encore prudent face aux alternatives au diesel, en confrontant la technologie aux réalités quotidiennes du métier : cadence, autonomie, ravitaillement, intégration dans les tournées et confort pour les conducteurs.
Des résultats jugés convaincants pour les usages intensifs
Le premier bilan communiqué par les partenaires se veut positif. Après plusieurs semaines d’exploitation, les retours de terrain mettent en avant une autonomie compatible avec les trajets quotidiens, un ravitaillement rapide, annoncé à 20 minutes maximum, ainsi qu’une insertion fluide dans les organisations logistiques existantes. Le confort de conduite est également cité parmi les points saillants remontés par les utilisateurs.
Les essais ont été conduits sur plusieurs axes structurants, notamment les A9, A20, A61 et A75, afin de tester le véhicule dans des conditions proches des usages réels du transport lourd. Le camion a déjà parcouru près de 3 000 kilomètres, ce qui aurait permis d’éviter l’émission de 2,5 tonnes de CO2 et d’économiser près de 1 000 litres de diesel. À l’heure où la pression réglementaire et économique s’intensifie sur les flottes, ces premiers chiffres offrent aux acteurs du secteur un début de matérialité, au-delà du discours technologique.
Pour la Région Occitanie, l’enjeu est d’autant plus sensible que le transport demeure le premier secteur émetteur de gaz à effet de serre sur le territoire. L’expérimentation entend donc démontrer que la mobilité hydrogène peut trouver sa place parmi les leviers concrets de décarbonation, notamment sur des segments où l’électrification batterie seule peut encore se heurter à des limites d’usage, de masse embarquée ou de temps d’immobilisation.
Jimenez Transport & Location, un test grandeur réelle pour un métier exigeant
Parmi les entreprises engagées, Jimenez Transport & Location, basée à Villeneuve-lès-Bouloc en Haute-Garonne, a testé pendant une semaine le véhicule proposé par Hyliko. L’entreprise, spécialisée dans la traction de messagerie de jour comme de nuit, évolue sur un métier où la régularité des rotations, le temps disponible et la performance d’exploitation ne laissent que peu de place à l’approximation.
Le véhicule mis à l’essai n’est pas anodin. Hyliko présente son HyT44 1st Edition comme le premier poids lourd 44 tonnes rétrofité à pile à combustible du marché, avec une autonomie annoncée d’environ 400 kilomètres. Ce positionnement donne une indication claire sur la stratégie industrielle suivie : accélérer l’arrivée de solutions hydrogène sur le marché en s’appuyant aussi sur le rétrofit, plutôt qu’en attendant uniquement le renouvellement complet des gammes.
« Ces essais confirment le potentiel de l’hydrogène pour notre métier. Nous avons pu tester le véhicule dans des conditions réelles, avec des performances solides en autonomie et une recharge rapide. Le confort de conduite, la puissance et le silence dans la cabine sont également de vrais plus pour nos équipes », souligne Valérie Jimenez, présidente du Groupe Jimenez. Une déclaration qui traduit un point crucial pour la filière : l’adhésion ne se jouera pas seulement sur le bilan carbone, mais aussi sur la capacité du véhicule à tenir la promesse métier.
Béziers et Narbonne, deux stations au cœur de la démonstration
Le succès de cette expérimentation repose aussi sur le déploiement d’infrastructures adaptées. Les stations de Béziers et Narbonne, exploitées notamment par Qair, sont déjà opérationnelles, même si leurs inaugurations officielles doivent encore intervenir. Elles permettent un ravitaillement présenté comme rapide et fiable, avec une capacité de distribution allant jusqu’à 600 kg d’hydrogène renouvelable par jour.
Ces équipements sont pensés pour servir non seulement des véhicules légers, mais surtout des usages de mobilité intensive : bus, poids lourds, autocars et autres véhicules professionnels. Leur mise en service vient compléter un maillage régional déjà constitué autour des stations de Blagnac, Toulouse-Sud et Saint-Sulpice-la-Pointe. L’Occitanie ne cherche donc pas uniquement à faire circuler un camion d’essai ; elle construit progressivement les conditions d’un usage régulier à l’échelle d’une filière.
Cette logique de réseau est d’ailleurs présentée comme connectée à des dynamiques plus larges, en lien avec Hympulsion en Auvergne-Rhône-Alpes et le Corredor del Ebro en Espagne. L’objectif est clair : se mettre en ordre de marche face aux exigences du règlement européen AFIR, qui impose d’ici 2030 la présence de stations hydrogène tous les 200 kilomètres sur les principaux axes du réseau RTE-T. Le sujet n’est donc plus seulement expérimental ; il devient réglementaire, logistique et stratégique.
Une approche intégrée pour faire émerger une filière
Ce que veulent démontrer Hyliko, Qair et la Région Occitanie, c’est la pertinence d’une approche intégrée associant production, distribution, véhicules et services. Dans une filière encore en structuration, l’un des freins majeurs reste en effet l’alignement simultané des briques industrielles : sans stations, pas d’usages ; sans usages, pas d’effet d’échelle ; sans effet d’échelle, pas de modèle économique durable.
Les transporteurs engagés dans l’expérimentation sont, dans cette équation, bien plus que de simples testeurs. Le communiqué les présente comme de véritables précurseurs, capables d’entraîner dans leur sillage leurs clients, leurs fournisseurs et leurs partenaires. Autrement dit, la décarbonation du transport lourd n’apparaît plus seulement comme une affaire de technologie, mais comme une dynamique de chaîne de valeur, où chaque maillon doit être convaincu.
Les essais doivent se poursuivre jusqu’au 19 mai, preuve que le premier bilan présenté reste un point d’étape et non un aboutissement définitif. Mais ce retour d’expérience est déjà décrit comme une étape clé dans la structuration d’une filière hydrogène opérationnelle au service du transport routier décarboné.
Hyliko, Qair, AD’OCC : trois acteurs, une même volonté d’accélération
Dans cette séquence, Hyliko se positionne comme un opérateur de décarbonation du transport routier proposant une solution dite clé en main : camions hydrogène, qu’ils soient neufs ou rétrofités, maintenance, réseau de stations d’avitaillement en hydrogène vert et bas carbone, modèle de paiement à l’usage et suivi de l’empreinte carbone. L’entreprise cherche ainsi à lever plusieurs freins simultanément pour faciliter le passage à l’échelle.
Qair, de son côté, s’inscrit dans une stratégie énergétique plus large. L’énergéticien indépendant, héritier de Quadran, met en avant une expertise multi-technologies au service de la transition énergétique. En France, le groupe porte notamment Hyd’Occ, présenté comme devant devenir en 2026 la plus grande unité française de production d’hydrogène renouvelable, mais aussi Eolmed, parc éolien flottant au large de Gruissan, et FloWatt, ferme hydrolienne pilote du Raz-Blanchard.
Enfin, AD’OCC rappelle, à travers ce dossier, le rôle de l’agence régionale dans l’accompagnement stratégique des entreprises d’Occitanie, en matière d’innovation, de compétitivité et d’ouverture vers les marchés. La question hydrogène s’inscrit ici dans une ambition plus large portée par la collectivité régionale : faire de l’Occitanie une région capable de conjuguer attractivité industrielle, innovation technologique et transition environnementale. Le communiqué rappelle d’ailleurs que la Région affiche depuis 2016 l’ambition de devenir la première région à énergie positive d’Europe à l’horizon 2050. Il souligne aussi l’existence du pôle RHyO, qui réunit 25 laboratoires autour de l’hydrogène, ainsi que l’arrivée attendue à Toulouse, en 2027, du Technocampus Hydrogène, appelé à rassembler chercheurs et industriels autour de l’hydrogène vert appliqué aux mobilités.
L’Occitanie cherche à transformer l’essai
Derrière le bilan présenté, le véritable message est peut-être là : l’Occitanie entend s’installer comme un territoire pilote dans l’émergence d’une économie hydrogène appliquée à la mobilité lourde. En choisissant d’articuler expérimentation terrain, déploiement d’infrastructures, coordination européenne et structuration industrielle, la région cherche à sortir l’hydrogène du registre de la promesse pour l’amener sur celui de l’usage.
À ce stade, tout n’est évidemment pas tranché. Le passage de l’essai à la massification supposera encore des arbitrages économiques, des volumes, des usages stabilisés et une capacité à convaincre durablement les transporteurs. Mais à mi-parcours, le signal envoyé par cette expérimentation est clair : sur les longues distances, dans un secteur fortement émetteur et difficile à décarboner, l’hydrogène commence à produire des preuves d’usage. Et en Occitanie, plusieurs acteurs veulent manifestement transformer ces preuves en avantage de filière.