Conseillère municipale déléguée et conseillère métropolitaine en charge de l’Économie sociale et solidaire, Nicole Miquel-Belaud défend une vision exigeante de l’ESS, à la fois créatrice d’emplois, innovante et profondément ancrée dans les territoires. Gouvernance démocratique, innovation sociale, commande publique responsable, accompagnement des porteurs de projets et mesure de l’impact sont au cœur de l’action de Toulouse Métropole. Entretien.
Nicole Miquel-Belaud est conseillère municipale déléguée et conseillère métropolitaine chargée notamment de l'économie sociale et solidaire. (Photo Toulouse Métropole)
L’ESS, concrètement : de quoi parle-t-on quand on dit “ESS” à Toulouse ? Quand une entreprise, une association ou une coopérative vous dit “on fait de l’ESS”, quels critères font la différence sur le terrain : gouvernance, utilité sociale, modèle économique, ancrage local ?
Pour moi, l’ESS est une économie comme une autre qui replace l’humain au centre de sa réflexion. C’est une économie avec une forte finalité sociale, une gouvernance démocratique fondée sur l’information, la participation et la prise de décision collective, ainsi qu’une gestion responsable avec une lucrativité limitée, ce qui signifie que la rentabilité est au service du projet social de l’entreprise et que le but poursuivi n’est pas uniquement le partage de bénéfices.
Comme toute économie, l’ESS répond à des besoins, mais ici il s’agit avant tout de besoins sociaux, sociétaux et environnementaux. Pour y répondre, les entreprises de l’ESS imaginent de nouveaux services et innovent par la forme de l’entreprise, par la façon de produire des biens et des services ou encore par l’organisation du travail. C’est une économie qui mise donc sur l’innovation sociale.
Les acteurs de l’ESS sont présents dans de très nombreux secteurs, ce qui pose parfois un problème de visibilité. On les retrouve dans la culture, l’habitat, la Silver Economy, la santé, l’alimentation, les déchets, l’économie circulaire, l’agriculture urbaine et durable. Les statuts sont eux aussi très variés puisque cela peut prendre la forme d’associations, qui représentent environ 70 % des structures, mais aussi de coopératives, de SARL, de SA, de fondations, de mutuelles ou encore de coopératives de type Scop ou Scic.
Pourquoi l’ESS est-elle stratégique en Haute-Garonne aujourd’hui ? Au-delà de la définition, quel rôle joue-t-elle dans l’emploi, l’innovation sociale et la cohésion territoriale ?
L’ESS est un moteur de création d’emplois à Toulouse Métropole et ces emplois sont non délocalisables, proches des besoins du territoire et porteurs de finalités sociales et solidaires. Elle contribue ainsi à bâtir une société plus juste et plus équitable.
Les chiffres illustrent très concrètement ce poids. En France, l’ESS représente 2 715 724 emplois salariés répartis dans 207 894 établissements employeurs. En Occitanie, ce sont 245 855 emplois pour 21 510 établissements. À l’échelle de Toulouse Métropole, l’ESS regroupe 39 857 emplois au sein de 3 014 établissements.
Sur le territoire métropolitain, le statut associatif est encore plus présent, à hauteur de 81,4 %, avec une forte concentration des établissements et des emplois dans les activités financières, d’assurances, du spectacle et de l’enseignement. L’action sociale représente 33 % des emplois, contre 42 % à l’échelle régionale. Il faut également souligner que l’emploi dans l’ESS croît plus rapidement que dans le secteur privé hors ESS depuis 2019 et que Toulouse Métropole joue un rôle moteur en Occitanie puisque le territoire concentre 28 % des emplois ESS créés dans la région au cours des cinq dernières années, ce qui représente 16,2 % des effectifs régionaux.
Quelle est la “promesse” de Toulouse Métropole aux porteurs de projets ESS ? Comment se traduit concrètement le parcours d’accompagnement ?
Toulouse Métropole propose un parcours de soutien aux porteurs de projets et une animation du réseau avec des rendez-vous réguliers pour faire connaître les projets, des rencontres annuelles dont celles organisées dans le cadre du Mois de l’ESS, ainsi que des lieux totems permettant d’aller à la rencontre de l’ESS et de créer des synergies.
Ces lieux totems sont des tiers-lieux labellisés par Toulouse Métropole et le collectif Toulouse Métropole Impact pour leur caractère emblématique et leur contribution au réseau. Ils sont aujourd’hui au nombre de six, même si ce nombre n’est pas figé, avec Les Imaginations Fertiles à Bellefontaine sur l’innovation sociale, les Halles de la Cartoucherie à la Cartoucherie sur un positionnement mixte, les Herbes Folles à Lapujade sur l’économie circulaire, le Roselab à Montaudran sur le fait-main, Edenn à Barrière de Paris – Trois Cocus sur l’agriculture urbaine et durable, ainsi que l’Atelier des Bricoleurs sur le bois et les métiers d’art.
Quels profils et quels besoins voyez-vous le plus souvent arriver ?
Les profils des porteurs et porteuses de projets sont très variés, mais beaucoup sont des personnes en reconversion qui ont déjà eu une vie professionnelle et souhaitent se lancer dans un nouveau projet qui leur apporte du sens et de l’épanouissement. Les besoins sont avant tout financiers, notamment dans la phase de création, et concernent aussi l’orientation vers des dispositifs d’accompagnement afin de pouvoir avancer tout en étant entourés.
En 2025, les projets accompagnés font ressortir principalement des thématiques liées à l’inclusion sociale et économique ainsi qu’à l’économie circulaire, aux déchets et à la transition. Le sujet de la fin de vie apparaît également de plus en plus dans les projets portés.
Les marchés publics : comment l’insertion sociale devient-elle un levier réel ?
La politique de Toulouse Métropole repose notamment sur le Spaser, le Schéma de promotion des achats publics socialement et écologiquement responsables, cohérent avec les pistes de progrès présentées par le CESE. Ce schéma fixe les objectifs de la politique d’achat comportant des éléments à caractère social visant à l’intégration sociale et professionnelle de travailleurs en situation de handicap ou défavorisés, mais aussi des éléments à caractère écologique et de promotion de l’économie circulaire.
Les sept piliers du Spaser de la Métropole et de la Ville de Toulouse couvrent l’inclusion par les achats, le développement de l’économie circulaire, le soutien à l’ESS et à la plus-value sociétale, la diminution de l’empreinte carbone et énergétique, la santé, la sécurité et la qualité de vie au travail, l’alimentation durable et locale, ainsi que la relation responsable avec les fournisseurs. Sur l’axe ESS et plus-value sociétale, l’objectif était de passer de 34 à 42 millions d’euros entre 2021 et 2026, mais 50,5 millions d’euros avaient déjà été atteints en 2024.
Pour faciliter le travail des acheteurs, un Kit ESS leur est fourni et un groupe de travail du collectif Toulouse Métropole Impact, la Coop’ASER, a été mis en place avec notamment RES’Occ, Nova Emploi, France Active et la CRESS Occitanie. Il organise des rencontres thématiques entre acheteurs et fournisseurs afin de favoriser l’interconnaissance et le développement des achats responsables.
Comment éviter l’idée que l’ESS coûte plus cher ?
L’idée selon laquelle faire appel à une entreprise de l’ESS coûterait plus cher qu’une entreprise classique est un a priori. Ce qui peut effectivement générer un surcoût, c’est le choix d’aller plus loin sur le plan environnemental ou social, ou de produire localement et artisanalement plutôt que d’importer. Les entreprises de l’ESS font souvent ce type de choix engagés, mais cela ne se répercute pas nécessairement sur le prix.
Les petites entreprises, qu’elles soient issues de l’ESS ou non, rencontrent surtout des difficultés d’accès à la commande publique. C’est pour cela que Toulouse Métropole, avec France Active MPA Occitanie, a créé le dispositif La Place, qui propose de la sensibilisation, de la formation à la commande publique et surtout un accompagnement des coopérations par filière afin de répondre en groupement aux marchés. Les entreprises de l’ESS et les entreprises classiques du territoire peuvent ainsi s’allier pour proposer des services coordonnés.
Mesure d’impact : qu’est-ce qui compte vraiment ?
Une évaluation annuelle précise et rigoureuse est menée sur les dispositifs proposés. Le premier indicateur est le nombre d’entreprises accompagnées, en phase d’ante-création et de post-création, ainsi que le volume d’emplois que cela représente. En parallèle, une démarche d’évaluation d’impact social, multidimensionnelle et ne reposant pas uniquement sur des chiffres, permet de porter un regard différent sur l’impact des entreprises sur leur territoire et leurs citoyens.
Cinquante entreprises accompagnées ont ainsi été évaluées, avec des fiches disponibles sur le site de la CRESS Occitanie. L’évaluation porte notamment sur le développement territorial, l’utilité sociale, la gouvernance et l’organisation ainsi que l’environnement. Huit impacts clés ressortent, allant de la dynamique économique et de l’emploi au rayonnement de la métropole toulousaine, en passant par les services de proximité, la démocratie, la justice sociale, l’égalité, le lien social et la protection de l’environnement.
Comment se repérer dans les dispositifs de soutien ?
La chaîne d’accompagnement des porteurs de projets de l’ESS est construite pour couvrir toutes les phases du cycle de vie d’un projet, de l’idée à la maturité. Elle comprend notamment 1ère Brique avec son incubateur d’impact social, son aide à l’implantation et la Fabrique à Initiative, puis en phase de croissance le parcours Adress et le DLA, et en phase de maturité ou de transformation Pollen, l’accélérateur d’impact.
Des solutions existent également pour l’accès au financement avec des prêts solidaires, des garanties ou des apports en compte courant et en capital, ainsi que pour l’hébergement avec l’aide à l’immobilier, les lieux totems de l’ESS et des solutions d’hébergement temporaire. Ce parcours n’est pas figé et évolue dans le temps, certains outils pouvant apparaître ou disparaître selon les besoins.