Implanté à Toulouse depuis trente ans, où il compte 2 800 collaborateurs, ALTEN utilise le sport de haut niveau pour développer des méthodes destinées à l’industrie. Aérodynamisme des trains, ergonomie des postes de travail, recyclage des composites : son programme Sports Science, présenté le 6 octobre, multiplie les applications à partir de collaborations avec la Fédération française de cyclisme, Zéphir Project et Alpine Endurance Team.
À Toulouse, les ingénieurs d’ALTEN travaillent sur cette passerelle. Avec son programme Sports Science, le groupe transpose à l’industrie des méthodes éprouvées dans le sport de haut niveau. (Photo Alten)
Entre un casque de contre-la-montre et le carénage d’un train, la parenté ne saute pas aux yeux. Les ingénieurs d’ALTEN y retrouvent pourtant une même question : comment réduire la résistance de l’air ? Au laboratoire du groupe, situé rue Alain-Fournier, à Toulouse, les recherches menées avec les sportifs débouchent sur des applications qui dépassent largement les terrains de compétition. Les calculs destinés à faire gagner quelques secondes peuvent aussi servir à mieux prévoir la consommation d’un train ou à concevoir des pièces composites plus faciles à réutiliser.
Le 6 octobre 2026, une visite consacrée au programme Sports Science a permis de détailler ces passerelles. Organisée autour des partenariats avec la Fédération française de cyclisme (FFC), Zéphir Project et Alpine Endurance Team, la rencontre associait présentations, démonstrations et échanges avec les partenaires sportifs. Yann Rougemont, directeur de l’innovation, et Steve Péguet, directeur scientifique d’ALTEN, figuraient parmi les experts annoncés pour cette immersion.
À Toulouse, trente ans d’implantation et 2 800 collaborateurs
Ouverts le 1er avril 1996, les premiers bureaux toulousains du groupe accompagnaient les acteurs de l’aéronautique et du spatial. Trente ans plus tard, ALTEN annonce 2 800 collaborateurs à Toulouse, intervenant notamment sur les logiciels embarqués, les systèmes critiques, les essais et les données. Le laboratoire s’inscrit dans cette implantation : il accueille des stagiaires et des doctorants issus des écoles locales et alimente ses recherches à partir des besoins industriels.
À l’échelle du groupe, les ALTEN Labs sont répartis sur huit sites en France et à l’international et conduisent plus de 100 projets de recherche chaque année. 70 % de la R&D repose sur l’intelligence artificielle. Les « Smart Programs » organisent ces travaux autour de problèmes repérés par les consultants chez leurs clients. Sports Science participe de cette logique. « Pour ALTEN, le sport est avant tout un terrain d’expérimentation », explique le groupe dans ce document.
Le sport pour éprouver les méthodes plus vite
Le choix de ces disciplines répond à une logique de recherche. Dans l’aéronautique ou la transformation d’une usine, plusieurs années peuvent séparer une idée de son déploiement. Avec un athlète, une modification de matériel ou de stratégie peut être testée à l’entraînement, puis confrontée au chronomètre. Le retour est plus rapide, même si les conditions météorologiques, les contraintes réglementaires et l’état de forme du sportif continuent de peser sur le résultat.
Cette démarche sert aussi le modèle économique du groupe : former des ingénieurs et développer des compétences transférables à l’industrie. Les projets sportifs donnent aux équipes des problèmes concrets à résoudre, à la rencontre de la mécanique des fluides, de la simulation, des matériaux et de l’intelligence artificielle. Ils constituent également un moyen d’attirer de jeunes diplômés vers ces métiers.
Selon les ordres de grandeur communiqués pendant la visite, l’innovation représente environ 1 % du chiffre d’affaires d’ALTEN, et le sport mobilise près de 15 % de ces investissements d’innovation. Le groupe souligne le caractère indicatif de ces proportions. Environ 600 personnes travaillent dans ses différents laboratoires, Toulouse et Paris étant présentés comme les deux principales implantations. Le réseau évoqué comprend également Grenoble, Sophia Antipolis et Rennes, ainsi que des activités à Derby, au Maroc et en Roumanie.
Créé en 1988, ALTEN a réalisé 4,10 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025. Steve Péguet fait état de 58 700 collaborateurs, dont 89 % d’ingénieurs, dans plus de 30 pays. Ses activités couvrent l’ingénierie et les services informatiques, auprès de l’aéronautique, du spatial, de la défense, du naval, de l’automobile et du ferroviaire, mais aussi de l’énergie, de la santé, des télécommunications, de la finance, du commerce et des services publics.
Des cyclistes reproduits pour tester sans les immobiliser
La collaboration entre ALTEN, la FFC et le LAAS-CNRS remonte à 2021. Un premier problème était très pratique : comment multiplier les essais aérodynamiques sans soustraire les athlètes à leur entraînement ? Les équipes ont développé des jumeaux numériques, puis des répliques physiques articulées capables de pédaler, reproduisant la morphologie et les mouvements des cyclistes. Ces mannequins permettent d’étudier en soufflerie les effets d’une posture, d’un vêtement ou d’un équipement dans des conditions répétables. ALTEN précise qu’en 2022, la FFC a confié à ALTEN la réalisation d’un mannequin dynamique à partir d’un scan de Benjamin Thomas. Les travaux ont débouché sur des publications scientifiques et une thèse associant le LAAS-CNRS et l’Institut aérotechnique du CNAM, dont la soufflerie se trouve à Saint-Cyr-l’École.
Les travaux présentés pendant la visite ont notamment accompagné la préparation des Jeux olympiques de Paris 2024, avec de premiers résultats évoqués dès 2022. Dans son dossier, ALTEN associe cet accompagnement au titre national d’Audrey Cordon-Ragot en contre-la-montre en 2022 et à l’or olympique de Benjamin Thomas sur l’omnium à Paris en 2024, sans isoler la contribution de ses outils à ces résultats. L’enjeu dépasse la recherche d’une forme théoriquement idéale. Un casque doit être adapté au cycliste qui le porte, à sa position et aux flux d’air qu’il rencontre. Une solution efficace pour un athlète peut l’être beaucoup moins pour un autre.
Les ingénieurs ont ainsi travaillé sur les casques, les tenues et les prolongateurs, ces appuis utilisés en contre-la-montre. La vision par ordinateur et les centrales inertielles servent également à analyser la posture. Il faut déterminer si le sportif peut conserver sa position pendant l’effort, tout en regardant la route et en négociant les obstacles. Une position avantageuse en soufflerie ne garantit pas, à elle seule, une meilleure course.
La démarche consiste à repérer les zones qui freinent l’écoulement de l’air, puis à déformer numériquement la géométrie du casque pour comparer plusieurs variantes. Cette technique, appelée morphing, précède l’impression 3D et les essais en soufflerie des concepts retenus.
Pour un casque présenté sous le nom de « Mistral gagnant », les équipes évoquent 1,5 % de réduction de traînée, associé, dans le cas étudié, à un gain estimé de 0,9 seconde par kilomètre. Des valeurs à rapporter aux conditions de l’essai et au profil de l’athlète : elles ne constituent pas une promesse de performance pour tous les cyclistes.
Du contre-la-montre à la consommation des trains
Le deuxième volet porte sur la répartition de l’effort. À partir des capacités du cycliste, les modèles intègrent le dénivelé, le vent, les conditions météorologiques et les caractéristiques du matériel. Ils aident à déterminer où accélérer, quel effort soutenir et comment éviter de dépenser trop tôt l’énergie disponible. Audrey Cordon-Ragot figure parmi les athlètes cités pour illustrer cet accompagnement. Le parcours est divisé en portions, chacune associée à une consigne de puissance. Le groupe ALTEN annonce des gains de 15 à 25 secondes selon la longueur du parcours.
La méthode trouve une application dans le ferroviaire. Pour un train comme pour un cycliste, la consommation varie selon le parcours et les conditions rencontrées. Le profil de la voie, la météo et les caractéristiques du convoi doivent être considérés ensemble. Les équipes évoquent ainsi des travaux avec Alstom, visant à mieux prévoir les besoins énergétiques en exploitation et à accompagner leur optimisation.
« Il y a une information qui est utile pour prendre des décisions », résume Steve Péguet, directeur scientifique chez ALTEN. L’objectif est de faire déboucher la modélisation sur une action : mieux répartir l’effort d’un sportif ou adapter l’exploitation d’un train à son trajet.
Les recherches sur la forme des casques ont également alimenté des travaux sur le carénage ferroviaire. Dans une présentation publique de ces applications, Steve Péguet souligne que « ce qui optimise les performances d’un athlète hier se transpose aujourd’hui pour un train ». Les mêmes outils de simulation permettent d’étudier d’autres géométries et d’autres contraintes, avec un objectif industriel de réduction de la résistance à l’air et de la consommation.
De la posture du cycliste à celle de l’opérateur
L’analyse du mouvement ouvre une autre application industrielle. Sur le vélo, la fatigue peut éloigner le coureur de la position définie en soufflerie. ALTEN associe analyse vidéo assistée par IA et capteurs de mouvement pour mesurer ces écarts et aider à adapter l’entraînement.
Transposée à l’usine, cette méthode sert à repérer les gestes et les postures susceptibles de favoriser les troubles musculo-squelettiques, afin de revoir l’ergonomie des postes dès la préparation des opérations de montage. Steve Péguet en donne un exemple en Occitanie : dans l’usine école Pad’Occ de 500 m², un système analyse les mouvements au poste d’assemblage final d’un triporteur. La même observation du corps, initialement tournée vers le chronomètre, contribue ainsi à la conception des conditions de travail.
Avec Zéphir Project, confronter les calculs aux sensations
Sur l’eau, les modèles doivent composer avec un environnement particulièrement variable. Antoine Albeau, 27 fois champion du monde de planche à voile, apporte à Zéphir Project une expérience de plus de trente ans de compétition et de développement de matériel. Lancé en 2020 avec l’ingénieur Marc Amerigo, le projet fédère un réseau d’environ 70 entreprises, associé à des experts de plusieurs secteurs.
Le record de vitesse d’Antoine Albeau en planche à voile atteint 53,49 nœuds sur 500 mètres, soit environ 99,06 km/h. De plus, il ajoute également, en 2026, un record sur le mille nautique à 44,97 nœuds, soit 83,28 km/h, avec un aileron optimisé par ALTEN. À l’approche des 100 km/h, les questions de stabilité, de vibrations et de comportement des appendices deviennent déterminantes. Les équipes travaillent notamment sur la cavitation et sur les écoulements autour des ailerons et des foils. Lorsque des poches de vapeur apparaissent autour de l’aileron, elles peuvent perturber la portance et la stabilité. Les simulations servent à comparer des géométries inspirées de nageoires ou d’ailes animales. ALTEN décrit un transfert de cette démarche vers l’aéronautique, pour étudier d’autres perturbations des écoulements, liées notamment au givrage et aux turbulences.
« Il y a plein de choses qu’aujourd’hui, on n’arrive pas à complètement maîtriser », reconnaît Steve Péguet. Les calculs sont donc confrontés à la navigation réelle. Des capteurs et des centrales inertielles recueillent des données qui sont ensuite rapprochées des sensations du sportif. Une configuration jugée prometteuse sur ordinateur doit encore démontrer son intérêt sur l’eau.
Ce travail permet aussi de distinguer les besoins selon les épreuves. Les profils adaptés à une compétition courue autour de 60 km/h ne sont pas nécessairement ceux recherchés lorsque les vitesses atteignent 80 km/h, ou lors d’une tentative de record. La masse ne se résume pas davantage à un handicap : elle peut contribuer à la stabilité. Les échanges évoquent des équipements d’environ 15 kg pour certaines configurations de vitesse, contre 25 kg avec un ensemble en foil, ainsi qu’un lest supplémentaire de 15 à 20 kg porté par Antoine Albeau selon les conditions.
Les composites, de la planche à voile aux pièces industrielles
Zéphir Project porte également un travail sur la fin de vie des matériaux composites. Une planche présentée pendant la visite illustre l’utilisation de fibres de carbone recyclées, notamment issues de pièces aéronautiques. L’enjeu concerne aussi la résine et la mousse qui composent l’équipement, pour éviter qu’une amélioration sur une seule matière laisse le reste sans solution de valorisation.
Le prototype SpeedEco, dévoilé au JEC World 2026, est présenté par Zéphir Project comme entièrement recyclable et constitué en grande partie de matériaux recyclés. Sa réalisation a mobilisé plus de 20 entreprises, avec notamment ALTEN pour l’écoconception, Neo Sailing Technologies pour la construction, Arkema pour la résine Elium, Alpha Recyclage Composites pour les tissus de carbone recyclé et Evonik pour la mousse. Cette recyclabilité annoncée décrit la conception du prototype ; elle ne signifie pas qu’une filière de traitement de tous les composites existe déjà à l’échelle industrielle.
Steve Péguet détaille également SEARCULAIR, une initiative consacrée à la valorisation des composites aéronautiques, nourrie par les recherches de Zéphir Project. Elle réunit les acteurs du stockage, du démantèlement, du recyclage, de la fabrication et de l’utilisation des matériaux. Son objectif : produire de la fibre de carbone recyclée à partir d’avions en fin de vie et permettre son réemploi dans l’aéronautique. ALTEN présente cette matière comme compatible avec les exigences techniques et économiques du secteur.
Les applications envisagées concernent le nautisme, l’aéronautique et l’automobile. À la question du recyclage s’ajoute celle de la fabrication en série. Les opérations de découpe, de mise en forme et de finition peuvent encore demander beaucoup de travail manuel. Les pistes évoquées consistent à automatiser davantage le tissage et la mise en forme, afin de rendre ces pièces compatibles avec des volumes de production plus importants.
Pour l’automobile électrique, l’intérêt serait de réduire la masse du véhicule et donc ses besoins énergétiques, sans faire reposer tout le progrès sur la batterie. Pour l’aéronautique, ces travaux rejoignent les enjeux de cadence et de maintien des compétences industrielles. ALTEN a également rappelé des collaborations avec Airbus autour de l’avion à hydrogène, notamment sur les contraintes d’intégration des réservoirs, comme autre exemple de recherche menée avec ses clients.
Alpine : préserver et partager l’expertise grâce à l’IA
Le partenariat avec Alpine Endurance Team, engagée en Championnat du monde d’endurance FIA (WEC), ouvre un troisième champ. Devenu partenaire officiel d’ingénierie en 2026, ALTEN mobilise des ingénieurs sur piste et à l’usine autour de l’Alpine A424. La coopération couvre la simulation, l’aérodynamique, les matériaux et l’intelligence artificielle, avec notamment l’ambition d’alléger les structures composites et de développer l’usage de matériaux recyclés et recyclables.
Autour d’une voiture, les spécialistes du moteur, de l’aérodynamique, des vibrations, des matériaux et de la stratégie disposent chacun de leurs outils et de leur vocabulaire. S’y ajoutent les données des essais, celles de la course et les perceptions du pilote. La difficulté consiste à rendre ces informations accessibles et compréhensibles d’un métier à l’autre.
Avec les motorisations hybrides, la gestion de l’énergie renforce encore cette interdépendance. Les décisions sur l’usage de la batterie et de la puissance disponible influencent la stratégie de course. L’IA est étudiée comme un moyen de capitaliser l’expertise et de faciliter son interrogation, en tenant compte du contexte technique.
Une présentation distingue un premier démonstrateur, conçu avec Techniques de l’Ingénieur, qui facilite la consultation de documents techniques, et les perspectives de recherche multimodale ouvertes avec Alpine en mécanique, simulation et électronique. La coopération se prolonge au sein d’Alpine Tech, où l’enjeu est d’organiser les connaissances pour pouvoir les partager et les réutiliser.
Les perspectives de transfert dépassent l’automobile. Les échanges citent l’aéronautique, la défense et l’énergie, notamment autour des machines tournantes. Le savoir-faire accumulé sur un moteur ou sur ses vibrations peut nourrir d’autres problèmes d’ingénierie, sous réserve d’adapter les modèles aux contraintes du nouvel usage. Parmi les débouchés identifiés figurent la maintenance prédictive, l’amélioration des procédés, l’allègement des structures et la mobilité durable.
Accélérer la conception sans escamoter les essais
La rapidité de développement reste l’un des principaux bénéfices recherchés. Sur certains équipements de glisse, les partenaires expliquent qu’un prototype peut être disponible une à deux semaines après la sélection d’une solution issue de la simulation. Ce délai ne couvre toutefois pas toute la recherche : il faut ensuite disposer des bonnes conditions pour naviguer, mesurer les résultats et procéder aux ajustements.
Dans le sport comme dans l’industrie, les homologations et les exigences de sécurité imposent leur propre calendrier. Alléger une pièce ne suffit pas si sa résistance se dégrade. Une rupture oblige à fabriquer de nouveau, avec un coût matériel et environnemental supplémentaire. L’intérêt du calcul réside donc aussi dans sa capacité à mieux orienter les essais.
La démarche possède enfin une dimension de transmission. L’expérience d’un sportif confirmé peut être documentée, mise en relation avec les mesures et partagée avec les plus jeunes. Les échanges évoquent notamment l’accompagnement de Pierre Schmitz dans l’environnement de Zéphir Project, ainsi que des prolongements dans le parasport. Cette conservation du savoir rejoint le travail engagé avec Alpine : éviter que des années d’expérience restent attachées à une seule personne.
Au laboratoire toulousain, la valeur d’une innovation se mesure ainsi à plusieurs étapes : ce que prévoit le modèle, ce que confirme l’essai, puis ce que l’utilisateur parvient réellement à en faire. Pour les clients industriels d’ALTEN, c’est cette dernière étape qui doit transformer l’expérimentation sportive en gain de production, d’énergie ou de fiabilité.