Quarante ans après sa création, Bleu Citron continue d’occuper une place singulière dans le paysage du spectacle vivant. Depuis Toulouse, la maison de production a bâti sa trajectoire sur une idée simple et exigeante : accompagner les artistes, faire vivre les territoires et rester fiable dans un métier où chaque projet demeure un pari. À l’heure de cet anniversaire, Sylvain Baudriller, l’un des quatre associés qui ont repris l’entreprise en 2016, revient sur l’histoire, l’évolution et les engagements d’une structure devenue incontournable dans le Grand Sud-Ouest.
Depuis Toulouse, Bleu Citron a grandi sans jamais perdre ce qui fait son ADN : rendre possible la rencontre entre une scène, un artiste et un public. (Photo Youneat)
Quarante ans dans le spectacle vivant, ce n’est pas seulement une durée. C’est une ligne de crête. Un métier fait de salles à remplir, de budgets à tenir, de scènes à monter, d’artistes à accompagner, de publics à convaincre et d’équipes à mobiliser. Chez Bleu Citron, cet anniversaire ne se lit pas comme une simple célébration patrimoniale. Il raconte une manière d’exercer un métier où l’intuition artistique doit toujours composer avec la rigueur économique.
Pour Sylvain Baudriller, cette longévité repose d’abord sur une qualité moins spectaculaire qu’une affiche complète, mais essentielle dans les coulisses : la fiabilité. « Notre métier est basé sur le risque. Si le public n’est pas au rendez-vous, il faut quand même assumer, payer tout le monde et tenir ses engagements », rappelle-t-il. Dans ce contexte, durer devient déjà une preuve. « Si Bleu Citron existe depuis aussi longtemps, c’est que l’entreprise est fiable et reconnue comme telle. Cette confiance permet de travailler avec les artistes, les salles, les festivals et l’ensemble de la filière. »
Une entreprise pensée pour durer au-delà de son fondateur
L’histoire de Bleu Citron commence avec une volonté de ne pas tout ramener à une personnalité. À une époque où de nombreuses sociétés de production portent le nom de leur dirigeant, Gilles Jumaire, fondateur de l’entreprise, choisit une autre voie. L’objectif n’est pas de bâtir une structure autour d’un patron-producteur devenu presque aussi visible que les artistes, mais de créer une maison capable de porter une identité propre.
Le nom Bleu Citron naît de cette intention. Le « bleu » renvoie à l’univers du jazz, première famille artistique accompagnée par l’entreprise à ses débuts. Le citron, lui, garde une part de mystère, presque d’absurde poétique. Une appellation qui tranche avec les usages du secteur et annonce déjà une singularité : Bleu Citron n’a jamais cherché à ressembler complètement aux autres.
Pendant des années, l’entreprise grandit de manière organique, guidée par les opportunités, les envies et les rencontres. Le véritable tournant intervient en 2016, lorsque les quatre associés reprennent la structure. Cette année-là concentre plusieurs bascules. Bleu Citron change d’échelle, le succès de Bigflo & Oli s’accélère, et le secteur bénéficie de la mise en place du crédit d’impôt spectacle vivant, qui permet de soutenir les dépenses engagées autour d’artistes en développement.
« En 2016, les bases étaient solides. L’entreprise était déjà implantée à Toulouse depuis longtemps. Mais cette période a permis de structurer davantage l’activité, d’avoir des salaires normaux et de sortir d’un fonctionnement où l’on mangeait parfois des cailloux », résume Sylvain Baudriller. Le passage d’une aventure passionnée à une maison de production plus structurée ne s’est donc pas fait contre l’esprit d’origine. Il l’a prolongé.
Quatre associés, une réunion chaque lundi et beaucoup de dialogue
La singularité de Bleu Citron tient aussi à son collectif de direction. Sophie Levy-Valensi, Sylvain Baudriller, Samuel Capus et Sandra Cremonesi, quatre associés qui tiennent dans la durée, dans un secteur mouvant, exposé et parfois brutal, cela n’a rien d’évident. Sylvain Baudriller ne romantise pas cette aventure. « Ce n’est pas un long fleuve tranquille. C’est un parcours semé d’embûches », confie-t-il. La clé, selon lui, tient dans une pratique presque simple : parler, souvent, longtemps, franchement.
Depuis 2016, les associés se retrouvent chaque lundi matin pour aborder les sujets de l’entreprise. Cette régularité a construit une méthode. Elle permet de partager les inquiétudes, de trancher les orientations, de faire circuler les informations et d’éviter que les désaccords ne deviennent des fractures. Chez Bleu Citron, la vision commune ne naît pas d’un alignement automatique. Elle se fabrique par le dialogue.
Cette organisation interne s’appuie aussi sur une répartition des rôles. Certains associés sont davantage tournés vers l’artistique, d’autres vers le fonctionnement de l’entreprise. Sylvain Baudriller se situe plutôt du côté de la structuration, de la coordination et de la gestion. Mais l’objectif final reste le même : « Même lorsque l’on n’est pas en lien direct avec les artistes au quotidien, le but de notre activité, à la fin, c’est un artiste sur scène et des festivaliers devant lui. Nous sommes au service de cela. »
La longévité de Bleu Citron tient ainsi à une combinaison d’éléments : des choix artistiques, une organisation solide, mais aussi une forme d’attachement profond à l’entreprise. « C’est un investissement personnel, une endurance, une résilience », insiste-t-il. Des mots sobres, qui disent mieux que n’importe quelle formule la réalité d’un métier où l’enthousiasme ne suffit pas.
Le producteur, entre rigueur, vision et “what’s next”
Bleu Citron exerce plusieurs métiers. L’entreprise organise des spectacles localement, accompagne des artistes, développe des tournées et produit des festivals. Chaque activité engage une relation différente avec les artistes et leurs équipes. Lorsqu’elle intervient comme organisateur local, la mission repose sur la qualité d’accueil, la précision technique, la transparence des comptes et la rapidité des paiements. « Il faut que les artistes aient le bon hôtel, qu’ils mangent bien, qu’ils soient techniquement bien accueillis et que les productions aient des chiffres clairs », détaille Sylvain Baudriller.
Mais lorsqu’il s’agit d’accompagner un artiste sur la durée, la fiabilité ne suffit plus. Elle devient le socle. La différence se joue ensuite dans la capacité à proposer une direction, à penser une trajectoire, à imaginer la suite. « La force d’un producteur, c’est de penser le “what’s next”. Quelle histoire va-t-on raconter pour la prochaine page ? »
Cette phrase éclaire le cœur du métier. Produire, ce n’est pas seulement organiser des dates. C’est comprendre où un artiste peut aller, comment il peut grandir, quel récit scénique et professionnel peut accompagner son développement. Dans un secteur où la visibilité peut surgir très vite, notamment grâce aux réseaux sociaux, cette vision reste déterminante. Un artiste peut émerger seul, mais tenir dans la durée demande des moyens, une stratégie et une capacité à absorber les creux.
S’adapter à la fin du disque roi et à l’ère des réseaux sociaux
En quarante ans, le rapport du public à la culture a profondément changé. Le live occupait autrefois une place différente dans l’économie musicale. « Il y a vingt ans, les concerts servaient aussi à promouvoir la vente de disques », rappelle Sylvain Baudriller. Avec le piratage, puis le streaming, les revenus du disque se sont effondrés et les sources de financement se sont progressivement concentrées sur le spectacle vivant.
Cette transformation a obligé les producteurs à élargir leurs compétences. La communication des artistes, autrefois largement portée par les maisons de disques, s’est déplacée. Les réseaux sociaux ont imposé de nouveaux réflexes, de nouveaux formats, de nouvelles temporalités. La billetterie, elle aussi, a basculé dans le numérique. Les carnets de souches et les billets physiques ont laissé place à des outils entièrement digitalisés.
Pour Bleu Citron, cette capacité d’adaptation a été vitale. Elle s’est jouée dans la communication, la distribution des billets, la production technique et l’accompagnement global des projets. L’entreprise a dû apprendre à faire évoluer ses méthodes sans perdre son métier de base : créer les conditions d’une rencontre entre un artiste et un public.
Face à l’intelligence artificielle et à la multiplication des contenus générés en ligne, Sylvain Baudriller garde une conviction forte : le spectacle vivant conserve une force irremplaçable. « Jusqu’à preuve du contraire, il y a peu d’artistes artificiels sur scène. Les gens vont au spectacle pour vivre des émotions, pour voir des choses vraies, de vrais artistes. » Dans cette phrase se loge peut-être la meilleure définition du live : un espace où l’expérience ne se télécharge pas.
Une cinquantaine de personnes dans les coulisses
La réussite de Bleu Citron ne se résume pas aux noms affichés en haut des affiches. Derrière chaque concert, chaque festival et chaque tournée, une équipe agit dans l’ombre. Aujourd’hui, l’entreprise rassemble environ une cinquantaine de personnes. Production, billetterie, communication, technique, administration, programmation : ces métiers invisibles constituent une part essentielle de sa valeur.
« Si l’artiste n’existe pas, nous n’existons pas. Mais dans la majorité des cas, les artistes ont besoin de compétences pour se développer », souligne Sylvain Baudriller. Ces compétences, Bleu Citron les a construites avec le temps, l’expérience et l’accumulation de projets. Elles permettent à des artistes dont le métier est d’écrire, de chanter, de jouer ou de faire rire, de déléguer ce qui rend possible la scène.
La phrase est nette : « la valeur de notre entreprise repose surtout sur les équipes et sur la compétence de ces équipes. » À l’heure où les projecteurs se concentrent souvent sur les artistes, Bleu Citron rappelle que le spectacle vivant est d’abord un écosystème humain.
De Toulouse au Grand Sud-Ouest, un rayonnement local et national
Bleu Citron reste profondément ancrée dans son territoire. Son histoire est toulousaine, mais son rayonnement dépasse largement la ville. L’organisation locale représente environ 300 dates par an en Occitanie et une centaine en Nouvelle-Aquitaine, notamment grâce à une filiale créée à Bordeaux en 2018. Le métier de producteur d’artistes ouvre, lui, une autre échelle : environ 2 000 dates par an pour 60 artistes représentés.
La maison accompagne également plusieurs festivals. Parmi eux, Le Rose Festival à Toulouse, CTRL+F Festival, nouvelle version du Weekend des Curiosités dédiée aux artistes émergents, et Lol & Lalala, festival d’humour et de musique à Anduze. Ces événements illustrent la manière dont Bleu Citron articule territoire, programmation et renouvellement des publics.
L’ancrage local n’empêche pas l’ambition nationale. Il la nourrit. Pour Sylvain Baudriller, un festival reste un projet de territoire. Il demande de connaître les lieux, les publics, les partenaires et les usages. À l’inverse, la production d’artistes engage un rayonnement national, parfois francophone, plus rarement international selon les esthétiques. La musique française s’exporte différemment selon les genres, l’électro, le classique ou le jazz voyageant souvent plus naturellement à l’étranger.
Le Fonds Bleu Citron, la culture comme responsabilité
Depuis 2021, Bleu Citron a également structuré son engagement à travers le Fonds Bleu Citron. L’idée part d’un constat : organiser des spectacles est un métier économique, mais la culture porte aussi une vocation sociale.
« Les spectacles sont des moments d’émotion et de partage. Quand on est devant un spectacle, on n’est pas devant un écran », rappelle Sylvain Baudriller.
Le Fonds Bleu Citron répond à trois missions : Éclore, pour accompagner les projets artistiques émergents ; Inclure, pour rendre la culture accessible au plus grand nombre ; Cultiver, pour soutenir les initiatives culturelles du territoire. Chaque année, Bleu Citron reverse 5 % de son résultat au fonds, qui fonctionne également comme un outil de collecte auprès d’entreprises, de fondations, de mécènes et de donateurs particuliers.
Le mécénat progresse, mais il ne va pas de soi. « Le don est sans contrepartie. Convaincre des entreprises, surtout dans un contexte économique tendu, n’est pas facile », reconnaît Sylvain Baudriller. La bonne nouvelle, selon lui, tient dans la fidélité : les mécènes qui s’engagent restent majoritairement. Le fonds vit ensuite au rythme des projets soutenus, des festivals, des temps forts et des soirées de bilan organisées avec les partenaires.
Quarante ans, et déjà la question de la transmission
À travers cet anniversaire, Bleu Citron célèbre d’abord un parcours et celles et ceux qui l’ont rendu possible. Sylvain Baudriller ne cherche pas à plaquer une vision artificielle sur les dix prochaines années. Il préfère parler d’organisation, d’efficience, de continuité. « Je souhaite que l’on continue à bien faire notre métier », affirme-t-il.
Mais derrière cette modestie se dessine un sujet plus profond : la transmission. Si Bleu Citron ne porte pas le nom de son fondateur, c’est aussi parce que l’entreprise avait vocation à lui survivre. C’est désormais chose faite. La prochaine étape consistera à imaginer, le moment venu, la suite après les repreneurs actuels. « L’entreprise a été construite pour cela », glisse Sylvain Baudriller.
Cette réflexion donne aux 40 ans une portée particulière. Bleu Citron ne fête pas seulement ce qui a été accompli. L’entreprise interroge ce qui permet à une maison de production de traverser les décennies sans se figer : une identité, des équipes, une capacité à prendre des risques, une exigence de fiabilité et une curiosité intacte.
Le frisson du lancement
Après tant de concerts, de rencontres et de projets, le frisson existe toujours. Pour Sylvain Baudriller, il ne se situe pas seulement au moment où les lumières s’éteignent et où la scène s’anime. Il arrive plus tôt, lorsque l’idée devient concrète. Lorsqu’une programmation sort enfin, qu’une équipe se met en mouvement, que la communication, la billetterie et la production prennent le relais pour faire exister un projet.
Il cite notamment Sale(s) Gosse(s), nouveau festival d’humour impertinent porté à Seignosse, comme exemple de cette excitation particulière. Après plusieurs mois de travail sur la programmation, vient ce moment charnière où l’intuition quitte le bureau pour rencontrer le public. « Ce qui me fait frissonner, c’est le passage entre l’idée posée et le début de la concrétisation. C’est le moment où l’on lance le projet, où l’on met en place la meilleure stratégie possible pour qu’il aboutisse. »
Quarante ans après ses débuts, Bleu Citron continue donc d’avancer avec cette même tension entre rêve et méthode. Faire naître des projets, les structurer, les défendre, les transmettre. Et rappeler, à travers chaque scène, chaque billet vendu et chaque émotion partagée, que la culture reste un lien vivant. Le message de Sylvain Baudriller tient en quelques mots : « Soutenez la culture sur votre territoire. Rendez les spectacles possibles pour vos équipes. Soutenez la démocratisation culturelle. »